Suzane VANINA Bruxelles
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Publié le 9 décembre 2016
Il faut comprendre "l'axe" comme la ligne verticale qui permet à certains de se maintenir debout envers et contre tout, quels que soient les reproches, les accusations, les preuves et les crimes qui les accablent... comme pour ce couple grotesque de dictateurs.

Elle et Lui sont déjà là, en place mais indifférents à l'entrée du public dans la salle alors qu'ils lui font face, au même niveau pour l'aire de jeu, mais à mille lieues de proximité alors qu'ils dévoilent leur intimité: un intérieur bourgeois décalé.

Cela tient du salon par le mobilier et de la cuisine par la présence d'un frigo, mais les objets et bibelots hétéroclites, dont un casque sèche-cheveux de coiffeur ou une arme de guerre sous la table, préparent à toutes les dérives de la comédie... Et en effet, le ton est très vite donné: absurdo-burlesque !
 
Assis de part et d'autre d'une table, en peignoirs de soie très courts, ils s'ignorent ou s'épient du coin de l'oeil, ne parlent plus la même langue. Il leur arrivera pourtant de très bien se comprendre, de s'encourager, autant que de s'exercer chacun aux petites provocs et à la domination de l'autre. Ils sont accompagnés d'éléments de leur environnement dotés d'une vie propre: un lustre qui saigne, un frigo qui apaise... (belle recherche de Myriam Hornard) .

En privé comme en public c'est un couple de dictateurs, de "ploutocrates", et à la fin surtout quand ils perdront de leur superbe, quand de chefs durs, ils deviendront des chiffes molles, on pensera au couple Ceaucescu, mais à d'autres aussi, hélas, qui ont sévi un peu partout au cours des siècles et au gré des régimes européens, africains, asiatiques...*

A l'inverse du titre court, le sous-titre est long:"de l’importance du sacrifice humain au 21ième siècle". Il induit une notion supplémentaire: le sacrifice ("l'Austérité") demandé, exigé, des gens soumis au pouvoir d'autres qui, eux, entendent garder leurs privilèges.

Mais insensiblement, par à-coups, leur cocon se déglinguera, la réalité extérieure voudra s'infliter ; ils résisteront à leur manière, lui en se refugiant dans le frigo, elle sous le casque de coiffeur, jusqu'à ce que le cours de l'Histoire les oblige à paraître au grand jour. Une scène les montrera unis dans la défense devant des accusations de crimes de guerre, par une véhémente protestation d'innocence -"not guilty/non coupable !"- soigneusement étudiée, répétée.

On verra aussi une illustration très humoristique de protection de leurs intérêts par la corruption de divers hauts responsables, représentés par des marionnettes autour d'une table de négociations en forme de mini-théâtre de carton ! Ce ne sera pour Lui qu'un inénarrable "Chant du Cygne"... Ne sont-ils pas que des pantins, eux aussi, uniquement guidés par leurs pulsions ? La chance va tourner...

Tragique et dérisoire se côtoient en permanence...

Pour Elle/Agnès Limbos qui s'attache à tous les détails pratiques d'une vie quotidienne super protégée, au point qu'un manque de thé est une immense catastrophe..., pour Lui/Thierry Hellin qui se préoccupe de son entrainement physique aux défilés militaires et de l'éclat de ses bottes, les bruits du monde ne parviennent pas à les atteindre, autant les appels d'un téléphone "injoignable" que les cris de victimes et d'autres "interférences" qu'ils veulent ignorer (bande-son de Guillaume Istace).

L'utilisation de l'anglais par Elle, ou d'un sabir russo-slave par Lui, n'a nul besoin de surtitrage, l'expression corporelle y supplée largement. "Muets" mais ô combien parlants, ils ont d'ailleurs une présence telle qu'ils peuvent se permettre de longs silences.

Le jeu des deux comédiens-metteurs en scène, très complices, est fait d'une extrême précision... et d'un humour ravageur. Ils sont pleinement dans le ton tragicomique, l'absurde digne de Beckett ou le burlesque des Monty Python, mais qui n'est pas sans rappeler aussi les Père et Mère Ubu. Ils y ajoutent ce comique dont ils sont familiers, lui par le texte, elle davantage par le théâtre d'objets dont elle est pionnière, avec un aspect très physique, s'exposant et jouant de corps ne répondant pas aux canons de beauté juvénile.

Venus de deux compagnies différentes - Agnès Limbos de la "Compagnie Gare Centrale", Thierry Hellin de "Une Compagnie"-, ils s'étaient dèjà rencontrés lors d'un premier spectacle "tout public":"La Cigogne et le coucou" pour la "Compagnie Arts & Couleurs", lui comédien, elle metteure en scène.

Elle l'a relancé afin de créer de toutes pièces "Axe", projet élaboré patiemment sur base de réflexions et d'échanges, d'impros sous les impulsions sonores de Guillaume Istace, celles de la chorégraphe Nienke Reehorst et du danseur Ivan Fatjo et ensuite d'appels aux regards extérieurs, comme celui de Raven Rüell, metteur en scène bien connu des scènes flamandes (notamment le KVS) et prof en région liégeoise. Ainsi est né ce couple maudit inédit et un spectacle férocement drôle, tout à fait unique et original, qui ne laissera indifférent aucun spectateur, jeune ou moins jeune !

Bruxelles - Belgique Du 06/12/2016 au 17/12/2016 à ma-sa: 20h Théâtre Varia 78 rue du Sceptre, 1050 Bruxelles Téléphone : +32(0)2.640.82.58 . Site du théâtre Réserver  

Axe

de Thierry Hellin, Agnès Limbos

Théâtre
Mise en scène : Thierry Hellin, Agnès Limbos
 
Avec : Agnès Limbos, Thierry Hellin

Concept: Agnès Limbos, Thierry Hellin
Accompagnement artistique, création sonore: Guillaume Istace
Conseil sur le mouvement: Ivan Fatjo
Création lumière: Jean-Jacques Deneumoustier
Création d’objets: Myriam Hornard
Direction technique:  Thomas Luyckx - Régie: Thomas Luyckx ou Nicolas Thill
Construction: Michel Van Brussel
Collaboration : Nienke Reehorst, Raven Rüell

Durée : 1h05 Photo : © Alice Piemme  

Création-production: "Compagnie Gare Centrale", Rhode-Saint-Genèse; "Une Compagnie", Genappe (BE)
Coproduction: Théâtre de Liège/Théâtre Varia, Bruxelles/Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville-Mézières (FR)
Soutiens: Festival XS-Théâtre National de Belgique, Bruxelles/SABAM

Lire: Diane Ducret, "Femmes de dictateur", Paris, Pocket, 2011
Revoir: http://www.ruedutheatre.info/article-14394755.html
             http://www.ruedutheatre.eu/article/3014/les-miserables/
             http://ruedutheatre.eu/article/2977/ressacs/?symfony=c15cc4684306da4981a2096b36f8a5a1

             http://www.ruedutheatre.info/article-11871334.html