Publié le 4 mai 2010
La maîtresse Julie et le valet Jean, deux univers qui ne peuvent cohabiter mais qui s'attirent irrémédiablement. Les personnages nous entraînent dans une spirale passionnelle et destructrice, orchestrée par Géraldine Martineau. Un très beau moment plein d'émotions et de finesse.

La nuit de la Saint-Jean, dans un domaine aristocratique suédois. Les domestiques de monsieur le comte ont l’autorisation de donner un bal en son absence. L’alcool et les danses échauffent les esprits. Mademoiselle Julie, la fille du comte, irrésistiblement attirée par cet univers, se mêle aux fêtards et entame un jeu de séduction dangereux avec Jean, le valet de son père. Les personnages de Strinberg, très complexes et tiraillés, trouvent un nouveau souffle dans cette mise en scène tout en émotion de Géraldine Martineau.

La pièce s’ouvre sur Kristin, la cuisinière de la maison, promise à Jean. Elle attend fébrilement son amoureux dans la chambre spartiate de celui-ci, courant du miroir où elle vérifie son maquillage, à la cuisine où elle prépare le repas, avant de s’installer dans une pause lascive. Pas un mot, mais toute cette femme simple et amoureuse est brossée dans cette scène. C’est là le talent de Géraldine Martineau : nul besoin d’explications, c’est en épurant que les personnages apparaissent. Entre Jean, tout excité par la fête, s’extasiant sur les folies de sa maîtresse, mademoiselle Julie. Lorsque celle-ci vient le chercher, souhaitant clairement aiguiser son désir, la rupture entre les deux mondes, par l’intermédiaire de ces deux femmes, est déjà consommée.

La lutte des classes est un des thèmes majeurs de la pièce. L’action se déroule en 1888 dans le texte, mais le micro-onde qui trône par terre dans la chambre de Jean suggère que cette mise en scène la situe au XXIème siècle. Qu’importe. Les combats qui se joueront ici sont atemporels. Il ne pouvait naître que de la passion, destructrice évidemment, entre Jean, le petit valet fier et aspirant à s’élever, et Julie, l’héritière qui veut s’encanailler. Si l’on ajoute à cela les différences fondamentales entre l’homme et la femme et le jeu de séduction qui implique nécessairement un aller-retour constant entre l’être et le paraître, tout oppose et attire ces deux personnages comme des aimants.

Julie et Jean ou la passion destructrice

La "racaille" et la "putain"

Les bougies, omniprésentes, baignent la scène d’une lumière fuyante, propice au dévoilement de leurs faiblesses et de leur violence. Lorsque leur attirance atteint un point de non-retour et qu’ils ne peuvent plus se cacher, une magnifique scène d’amour, durant laquelle ils vont se projeter ensemble dans une vie rêvée, loin des barrières sociales et cousue de grands sentiments, annonce leur déchéance. La réalité les rattrape, la peur des rumeurs et le portrait du comte au mur. Insupportable de condescendance et d’incapacité à imaginer ce qu’est la vie d’un domestique, Julie pousse à bout Jean, qui devient insoutenable d’indélicatesse. Le désenchantement est marqué par une soudaine lumière agressive au néon. Il est la « racaille » et elle, la « putain ». Il s’exclame que « Jamais quelqu’un de [sa] classe ne s’est comporté comme ça » et elle « souffre d’avoir désiré quelque chose d’aussi bas ». Leurs tentatives pour retrouver l’état de grâce les enfoncent de plus en plus, et fatiguent le spectateur. L’alcool ne déshinibe plus mais extrait les pensées les plus sombres.

Toutes ces étapes de la relation, toutes les chimères et les barrières psychiques dans lesquels les personnages doivent se frayer un chemin, sautent au visage du spectateur. Avec bien peu de moyens. Juste un jeu irréprochable et une gestion parfaite des silences, du geste juste et des regards qui en disent long. Belle découverte que celle du comédien Sylvain Dieuaide : sans artifice, mimiques empruntées ou explosion de dynamisme, juste un travail à la limite extrême de ses capacités, tout en émotion et finesse. Kristin est peut-être le seul personnage qui s’en sort. Rien de passionnel chez elle, juste un bon sens paysan et une foi en Dieu qui lui permette de garder la tête hors de l’eau. C’est sur ce constat pessimiste, celui que seul les simples d’esprit seront sauvés de la destruction, que s’achève la pièce. Le spectateur sort troublé par ce plongeon dans les tréfonds de l’âme humaine. Un travail orchestré de main de maître qui laisse comme un goût de désepoir.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Paris Du 19/04/2010 au 29/04/2010 à 21h (Dim à 17h) La Loge Théâtre 77 rue de Charonne 75011 Paris Téléphone : 01 40 09 70 40. Site du théâtre  

Mademoiselle Julie

de August Strindberg

Théâtre
Mise en scène : Géraldine Martineau
 
Avec : Maud Wyler, Sylvain Dieuaide, Agathe L’Huillier

Collaboration artistique : Camille Dieuaide

Durée : 1h30 Photo : © DR