Publié le 14 octobre 2020
Dans cette pièce peu connue, Thomas Bernhard pointe la persistance de l’idéologie nazie dans le huis-clos irrespirable d'une fratrie. Maintenu sous haute-tension par la mise en scène d’Alain Françon, le spectacle réunit un trio d’acteurs hors-pair : Catherine Hiegel, Noémie Lvovsky et André Marcon

Un vent d’humour glacé souffle sur le Théâtre de la Porte Saint Martin où se joue la pièce ultra-décapante de Thomas Bernhard, Avant la retraite. «Une comédie de l'âme allemande", selon son auteur,  véritable brûlot qui fit scandale en son temps comme nombre de ses œuvres, visant nommément des responsables de la société d’après-guerre au passé nazi bien connu et vivant néanmoins dans le confort bourgeois et la bonne conscience.
 
Dans cette œuvre peu connue, l’auteur autrichien (1931-1989) développe sous un angle intime l’idée-force de toute sa carrière : la persistance et la vitalité des vieux démons nazis dans les sociétés germaniques. En l’occurrence, à travers une fratrie de trois vieux célibataires vivant en vase-clos sous le même toit familial, dans une petite ville de province. Une micro société on ne peut plus asphyxiante, qui, au-delà de leurs différences, rassemble deux sœurs et leur frère dans une même névrose corrosive.

La pièce se situe une journée particulière, celle du 7 octobre, jour de la naissance de Himmler, le plus haut gradé nazi et criminel de guerre, auquel Rudolf, le frère aîné, qui l’a côtoyé, voue un culte sans faille, ne manquant pas de célébrer chaque année son anniversaire. La pièce se déroule en deux temps maintenus par Alain Françon sous haute-tension. D’abord les préparatifs de la fête organisée avec un zèle  pointilleux par Véra sous l’œil mi-goguenard mi-terrifié de la sœur cadette, Clara. Coincée par la paralysie dans sa chaise roulante, celle-ci observe le manège des deux autres et subit les accès alternatifs de leur amour-haine. Puis le festin proprement dit où le champagne coule à flots et où les esprits s’échauffent jusqu’à un point de non-retour qui dévoile la vraie nature de chacun.

Froid dans le dos

Le pivot de la fratrie, c’est donc Rudolf, ancien responsable SS et non des moindres puisqu’il a été responsable d’un camp. Reconverti en respectable président de tribunal, l’homme, pétri de bonne conscience, s’apprête à prendre sa retraite au terme d’une carrière exemplaire au service du droit et de la justice. Sa sœur Vera est une admiratrice inconditionnelle et cire ses bottes - au sens propre du terme – avec amour. Jusqu’où va cet amour fraternel ? On se le demande jusqu’au moment où la troisième Clara, qui ne mâche pas ses mots, crache le morceau : il s’agit bien d’un amour incestueux qui se partage dans le même lit. «Un amour pur», proteste Véra, qui comme son frère se plaint de devoir se cacher alors que l’écrasante majorité des Allemands a les mêmes vues qu’eux. A savoir la haine de la démocratie, des juifs, de la presse, de toute forme de modernité, bref tout ce qui constituait le credo nazi.

En revanche, ces idées, Clara ne les partage pas du tout. Bien que quasiment mutique, n’exprimant ses sentiments que sous la forme de mimiques de dégoût ou d’horreur du plus haut comique, cette Clara fait de temps à autre souffler un air de vérité et de liberté salutaire dans ce huis-clos irrespirable. Noémie Lvovski, qui monte pour la première fois sur les planches, est tout-à-fait indiquée pour ce rôle où elle se pose en retrait par rapport aux deux autres, comédiens chevronnés. Pour sa part, Catherine Hiegel déploie une énergie qui semble inépuisable dans le personnage de Véra, dont elle arbore les différentes facettes, tantôt séduisante et touchante, tantôt inquiétante et menaçante. Quant au troisième larron, André Marcon, il se montre très convainquant dans la peau (et l’uniforme) d’un SS. Terrifiant même dans l’acmé de la pièce où, révolver au poing, il réussit à nous faire froid dans le dos.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Paris Du 08/10/2020 au 30/11/2020 à 20h Théâtre de la porte Saint-Martin 18 bd Saint-Martin Site du théâtre

Dimanche à 16h

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Avant la retraite

de Thomas Bernhard

Théâtre
Mise en scène : Alain Françon
 
Avec : Catherine Hiegel, Noémie Lvovsky, André Marcon

Décors : Jacques Gabel
Lumières :  Joël Hourbeigt
Costumes : Marie La Rocca
Musique :
Marie-Jeanne Séréro
Coiffures et maquillage : Cécile Kretschmar

Photo : © Jean-Louis Fernandez