Publié le 4 mars 2020
La dernière pièce de Peter Handke, créée à La Colline, est un hymne à une route banale mais ouverte sur tous les possibles. Parfois bavard et abscons, le spectacle, très abouti, est magnifiquement servi par la mise en scène d’Alain Françon et l’interprétation du formidable Gilles Privat.

Faire d’une route l’unique objet/sujet d’une pièce de théâtre, l’idée est nouvelle même pour le vieux routier (au physique comme au mental) qu’est Peter Handke. A 78 ans, l’auteur et dramaturge autrichien, nobélisé l’an dernier et critiqué pour ses positions pro-serbes dans le conflit de l’ex-Yougoslavie, revient à la scène après Les Beaux Jours d’Aranjuez, en 2012. Malgré ses longueurs, cette co-production avec les scènes de Strasbourg et de Grenoble, séduit par sa liberté. Et sa richesse graphique. 

La route dont il est question n’est pas une route mythique, pas la 66 de haute mémoire aux USA, ni une voie glorieuse porteuse d’épopées illustres ou de bérézinas catastrophiques. Mais une route quelconque de campagne, une route sans autre qualité que  d’être départementale, une route dont on ne voit ni la queue ni la tête. Un chemin de liberté ouvert à tous les possibles, « même pas googlisée », c’est dire ! L’idée mûrit chez Handcke depuis la trentaine où il s’est  senti menacé par des problèmes cardiaques et où il a pris conscience qu’il était mortel, explique-t-il dans le dossier de presse. Pour se libérer de cette angoisse, il a traversé l’Autriche à pied pendant deux semaines. Ce qui lui «a ouvert les yeux sur la nature, et sur la dignité des gens qui vivent dans la campagne ». Et lui a permis de sentir le vent et « son bruissement aux joues ».

Le Moi dont il est question dans le titre, c’est donc lui, personnifié par le formidable Gilles Privat. Mais attention, l’acteur-créature prend bien soin d’entrée de jeu de se distinguer de son créateur-auteur. Et de se positionner en personne bien vivante, en être de chair et de sang et non en personnage d’auteur dramatique, de conteur épique, encore moins de narrateur. Ce qui donne lieu à une joute verbale hilarante sur le distinguo à faire entre créature et créateur. Joute qui reviendra à la fin de la pièce, une fin truculente à la Shakespeare où le personnage accuse son créateur de trucage. Une fin bien venue au bout de plus de deux heures d’un spectacle troué de fulgurances géniales et de tirades plus ou moins longues qui mettent à rude épreuve la mémoire des acteurs et l’attention du spectateur. Un marathon au fil des quatre saisons d’une année dont ils se tirent remarquablement, aiguillonnés par la mise en scène d’Alain Françon qui, avec des images fortes parfois jusqu’à l’expressionnisme, réussit à relancer l’attention du spectateur, submergé par une logorrhée pas toujours compréhensible.

Cohorte disparate

D’entrée on est happé par l’élégante scénographie de Jacques Gabel avec, au premier plan, le tournant d’une route de campagne bordée comme il se doit par un fossé et flanquée d’un abri de bus assez déglingué pour être sans âge. En arrière-plan un magnifique vue de la campagne environnante, entre photo et tableau au léger tremblé qui rappelle beaucoup les photo-peintures de Gerhard Richter. Quand s’ouvre le spectacle, on est au printemps et Moi se sent tout ragaillardi par la lumière, le pépiement des oiseaux et le surcroît de vie qu’il sent bouillonner en lui. Mais il ne tarde pas à désespérer de sa solitude sur cette route déserte. Il va être bientôt exaucé lorsque surgit une cohorte disparate de gens qu’il accueille à bras ouverts. Ce sont les autres, tous les autres, ceux qu’ils nomme – non sans élitisme – les Innocents avec qui il va pouvoir se confronter. Entre-temps est arrivé l’été et les orages sont toujours possibles, la paix comme l’amitié peuvent se retourner en menace et en guerre... 

Dans cette cohorte indifférenciée d’une dizaine de personnes, quelques figures se distinguent. Comme l’Inconnue de la route départementale (Dominique Valadié méconnaissable, tour à tour ange mutique ou experte en ornithologie). Ou bien le Chef de tribu (Pierre-François Garel, belle prestance) avec qui Moi peut deviser de choses et d’autres, par exemple des règles du bon voisinage. Ou encore la Femme de ce chef (Sophie Semin) qui se moque de Moi, lequel ne la dément pas. 

Les autres forment une masse indifférenciée qui pourrait s’apparenter à un choeur, à une majorité, à une armée, les Innocents, donc, qui ne savent pas qu’ils vont se confronter avec Moi. Au fil des saisons qui se succèdent, ils sont capables du meilleur comme du pire. De leurs comportements et de leurs dires, il ressort que leur plus gros défaut est d’être pris dans cette modernité envahissante et tapageuse qui fait de la consommation et de la communication l’alpha et l’Omega de leur vie. Leur plus grande qualité est leur résilience, leur capacité à résister aux assauts de la misère et de la guerre qui les jettent sur les routes. Ce qui donne lieu au plus beau tableau de la pièce : leur cortège en haillons, se détachant dans le noir de l’hiver, traînant de misérables carrioles, a quelque chose de poignant. Tableau qui conforte la tonalité humaniste de la pièce et s’imprime à jamais dans la mémoire.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Paris Du 03/03/2020 au 29/03/2020 à 20h30 Théâtre National de La Colline 15 rue malte-Brun, 75020 Paris. Téléphone : 01 44 62 52 52. Site du théâtre

Tournée :

du 2 au 4 avril à la MC2 Grenoble

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Les Innocents, Moi et l’Inconnue au bord de la route départementale

de Peter Handke

Théâtre
Mise en scène : Alain Françon
 
Avec : Gilles Privat, Pierre-François Garel, Sophie Semin, Dominique Valadié, Laurence Côte, Daniel Dupont, Yannick Gonzalez, Sophie Lacombe, Guillaume Lévêque, Hélène N’Suka, Joseph Rolandez, Sylviane Simonet

Assistanat à la mise en scène : Sophie Lacombe
Décors : Jacques Gabel
Lumières : Joël Hourbeigt
Costumes : Marie La Rocca
Musique : Marie-Jeanne Séréro
Son : Léonard Françon et Pierre Bodeux
Chorégraphie : Caroline Marcadé
Coiffures et maquillage : Cécile Kretschmar
Enregistrement musique : Floriane Bonanni, Renaud Guieu, Ben McConnel, Thierry Serra

Durée : 2h30 Photo : © Jean-Louis Fernandez