Publié le 16 février 2020
Blanche, célibataire désargentée, rejoint sa sœur Stella enceinte qui vit misérablement avec l’homme qu’elle aime, Stan, immigré Polonais. Les manières bourgeoises de l’aînée se heurtent au milieu plutôt frustre de la cadette. D’autant que, dans la chaleur estivale, les désirs charnels viennent attiser les jeux latents des frustrations des uns et des autres.

Le film tiré par Elia Kazan de cette pièce de Tennessee Williams avait marqué en 1951 le début de  la carrière de Marlon Brando et imprimé sa version dans les mémoires. Depuis, ce drame a été monté maintes fois dans des versions pour la plupart réalistes. Salvatore Calcagnon en donne une transcription qui lui restitue toute sa valeur scénique.

La démonstration théâtrale

Le plateau est dépouillé. Il comporte un long praticable légèrement surélevé qui délimite la scène en deux parties et s’ouvre au centre sur un espace de projection vidéo. Des éléments mobiliers, en majorité  chaises et tables, sont dispersés ou entassés, un peu comme dans une salle de bal un lendemain de fête. Côté jardin, sur un charriot mobile la maquette géante d’un immeuble blanc. Côté cour, se devinent des coulisses plus élaborées qui évoquent loges et réserve à costumes.

Ce dispositif permet au metteur en scène de présenter un spectacle donné comme tel, mêlant des lieux divers de l’action fictionnelle et la présence directe de comédiens spectateurs d’un théâtre en train de s’élaborer, voire de machinistes au travail au sein de l’élaboration d’une illusion. Fiction et réalité interfèrent sans cesse comme des bribes du monde extérieur.

Celles-ci glissent dans l’univers dépeint par Tennessee Williams les incursions d’un jeune homosexuel, les passages de plateau à salle d’un(e) drag queen, le périple de la maquette de l’ex-domaine familial, le concert donné au piano par un interprète presque adolescent. Cette complexité de la transmission théâtrale d’une œuvre amène à constater la richesse exceptionnelle des perceptions d’un spectacle vivant. Elle met en exergue les connexions entrecroisées de passé et de présent, d’endroits liés à la narration et d’autres au travail professionnel des acteurs.

Il suffit alors de s’abandonner à cette magie mystérieuse pour que les enjeux des rapports entre les personnages deviennent évidents. Pour que se révèlent non seulement les blessures des protagonistes mais aussi ce qu’ils pratiquent en mots et en actes comme apparences pour séduire ou détruire autour d’eux. Pour qu’apparaisse que l’enfermement des individus dans leur sphère d’existence s’ouvre aussi vers un monde extérieur tout aussi oppressant.

Le jeu est généreux dans l’engagement physique. Il se nourrit de présences dans un espace sans cesse mouvant. On a des corps, des voix qui jouent des partitions aux rythmes complexes à l’instar d’un opéra. Et même si, parfois, on frise le cabotinage, cela appartient à la richesse du  simulacre et à sa paradoxale sincérité.

L’affrontement des mondes intérieurs

La pièce de Williams met en présence des mondes antagonistes. Ils s’affrontent. Deux couches sociales s’opposent : celle de la respectabilité mondaine et financière face à la misère quotidienne d’un prolétariat réduit à la survie. Deux âges sont en lice : le dynamisme de la jeunesse face au dépérissement progressif du vieillissement. Deux sexes cohabitent : les mâles dominateurs et les femelles séductrices auxquels s’adjoint l’homosexualité de certains, mal tolérée par une société majoritairement hétéro. Ce rejet sexuel va de pair avec la rivalité entre autochtones de souches et immigrés de plus ou moins longue date.

Au sein de ces divergences complexes, les personnages essentiels affirment l’illusion du rêve dont ils s’illusionnent. Blanche est obsédée par la séduction, l’aura du savoir et de l‘ascension sociale. Stella espère une naissance qui soudera le couple, révèlera la part d’amour censée se cacher derrière le machisme primaire de son partenaire Stan son adulé. Ce dernier rumine sa rancune d’héritage floué, entretient la certitude de la supériorité des mecs sur les gonzesses, se convainc de son intelligence en enquêtant sur la face cachée de sa belle-sœur. Tous, quelque part au fond d’eux-mêmes, ressentent les pulsions charnelles censées donner des objectifs éphémères à leurs existences rapiécées.

La troupe se donne avec générosité. Chacun accordant sa présence physique affirmée comme telle. Chacun incarnant des types humains qui conjuguent des forces et des faiblesses, qui tentent plus ou moins efficacement de parvenir à un équilibre au sein d’un microcosme qui ne trouve pas le sien. La salle, en témoin sensible, ne s’y trompe pas qui suit sans faille l’évolution des protagonistes, celle aussi d’une société à laquelle elle appartient clairement.



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Mons - Belgique Du 11/02/2020 au 13/02/2020 à 20h me 10h Le Manège 1 rue des Passages Téléphone : 32 (0) 65 39 59 39 . Site du théâtre Réserver  

Un tramway nommé désir

de Tennessee Williams

Théâtre
Mise en scène : Salvatore Calcagno
 
Avec : Lorenzo Bagnati, Marie Bos, Sophia Leboutte, Lucas Meister, Réhab Mehal, Antoine Neufmars, Bastien Poncelet,Tibo Vandenborre

Traduction :  Isabelle Famchon
Direction artistique : Salvatore Calcagno
Assistanat à la mise en scène : Daphné Liégeois
Conseil artistique : Antoine Neufmars
Scénographie, costumes : Bastien Poncelet
Création lumière : Amélie Gehin
Création et régie son : Jean-François Lejeune
Création vidéo : Zeno Graton
Accessoiristes : Camille Chateauminois, Saïd Abitar
Maquettistes : Saïd Abitar, Ignacio Plazade Giles
Création maquillages : Edwina Calcagno
Habilleuse-maquilleuse : Cindy Planckaert
Conseil musical musique live : François Deppe
Chorégraphe du combat : Cédric Cerbara
Accompagnement à la dramaturgie : Sébastien Monfè
Régie générale : Nicolas Oubraham
Régie lumière : Angela Massoni
Stagiaire création lumière : Lionel Ueberschlag
Direction technique : Nathalie Borlée
Chargée de production : Manon Faure
Réalisation décors et costumes : Ateliers du Théâtre de Liège

Durée : 2h35 Photo : © Vutheara Kham  

Production : Compagnie garçongarçon
Coproduction : Théâtre de Liège, Mars – Mons Arts de la Scène, Théâtre Varia, Atelier Théâtre Jean Vilar, Théâtre de Namur et DC&J Soutien : Tax Shelter du Gouvernement Fédéral de Belgique et de Inver Tax Shelter.
Aide : Fédération Wallonie-Bruxelles – Service Théâtre.

Compagnonnage :Théâtre de Liège (2018-2022); artiste associé au Théâtre Les Tanneurs
Représentation de l'auteur : en Europe francophone : Marie Cécile Renauld, MCR Agence Littéraire en accord avec Casarotto Ramsay & Associates.
Accord exceptionnel
: « The University of the South, Sewanee, Tennessee »

Compléter : à propos du metteur en scène :  http://www.ruedutheatre.eu/article/3308/io-sono-rocco/

                 http://www.ruedutheatre.eu/article/2856/le-garcon-de-la-piscine-la-vecchia-vacca/

               à propos de l'auteur : http://www.ruedutheatre.eu/article/3261/la-menagerie-de-verre/

                                 http://www.ruedutheatre.eu/article/2424/la-piece-a-deux-personnages/

                                 http://www.ruedutheatre.eu/article/2131/la-chatte-sur-un-toit-brulant/

                                 http://www.ruedutheatre.eu/article/781/un-tramway-d-apres-t-williams/

                                 http://www.ruedutheatre.eu/article/329/baby-doll/