Publié le 20 janvier 2020
La Monnaie a célébré le passage à l'an neuf avec un opéra que, avouons-le tout de go, nous adorons. L'auguste maison a-t-elle relevé les multiples défis que soulève cette œuvre pétillante et tragique ? Notre réponse en demi-teinte.

Si cette nouvelle production de la Monnaie pêche, c'est certainement par la mise en scène de Krzysztof Warlikowski. Celle-ci réussit en effet le triste exploit d'être à la fois morose, prétentieuse et vaine.

Morose d'abord, parce que le manque d'audace, de pétillance et même, oserait-on dire, de grandiloquence est un défaut qui, chez Offenbach, ne pardonne pas : les scènes d'ensemble, très figées, ont quelque chose de pâlot qui tranche, inopportunément à notre avis, avec l'écriture à grand spectacle du compositeur français. Prétentieuse ensuite, parce que le metteur en scène impose une relecture pseudo-satirique à une œuvre ne s'y prêtant guère. Vaine enfin, parce que, malgré nos efforts tout à fait bénévolents, nous ne sommes décidément pas parvenu à comprendre où Warlikowski voulait en venir.

Entendons-nous bien : nous n'avons rien contre le principe de mettre en scène une pièce ancienne en racontant une histoire nouvelle. Nous avons par exemple souvenir d'un Trovatore remarquable, où le metteur en scène était parvenu, sans modifier un mot du livret, à raconter une histoire tout à fait originale (lire notre critique). C'est loin d'être le cas ici, et il nous semble que Warlikowski a fait preuve de quelque brutalité dans sa façon de s'emparer du livret des Contes d'Hoffmann.

Que dire en effet d'un spectacle où la musique de Jacques Offenbach, les mots de Jules Barbier se trouvent constamment interrompus - dès le lever du rideau d'ailleurs, avant que la première note ait pu résonner - par des scènes absconses, médiocrement interprétées par des chanteurs semblant à moitié convaincus ? N'y a-t-il pas, dans le chef du metteur en scène, une grande prétention à triturer (torturer ?) ainsi une pièce pour imposer aux spectateurs son histoire à soi ? 

Que raconte-t-elle donc, cette histoire ? Pour le peu que nous en ayons compris, elle évoque le monde du cinéma, Hollywood, un homme déchu qui revoit sa carrière d'acteur à travers l'œil de la caméra. La relecture du texte, plutôt que de contribuer à en éclaircir le propos, l'embrouille, le rend confus.

Les scènes ajoutées, dialoguées en anglais (pourquoi donc en anglais, pour une pièce écrite et jouée en français ? La malheureuse Patricia Petibon a eu bien du mal à prononcer ses répliques...), sont, disons-le, vraiment indigentes et d'un intérêt tout relatif. Le ridicule est achevé lors de la scène de remise d'un Oscar, durant laquelle les acteurs se livrent, pendant de longues et gênantes minutes, à une pantomime grotesque et fate.

Ce n'est certainement pas la vidéo qui sauve le récit. Servie à toutes les sauces dans le théâtre contemporain, elle semble le gimmick automatique des metteurs en scène aux idées courtes. Ici, elle n'apporte rien ou presque (on retiendra quelques moments de grâce où l'image offre un bel écho à l'action scénique), et devient une espèce de bruit de fond parasite, dont on finit par oublier l'existence tant il est, fulgurant paradoxe, à la fois omniprésent et insignifiant.

OPA hostile sur E.T.A. Hoffmann

Une distribution à la hauteur

N'en jetons plus. La mise en scène est sans aucun doute le terrible point noir de cette production. Reste la joie d'un opéra inoubliable, véritable collection de tubes, qui, en racontant une histoire à la fois drôle et funeste, nous emmène dans un univers fantastique et un peu effrayant. Bref, un chef-d'œuvre, servi par une scénographie séduisante et une très belle distribution.

Nos mentions spéciales vont à Eric Cutler (Hoffmann), qui fait preuve d'une magnifique intensité dramatique, à Michèle Losier (la Muse/Nicklausse), et à l'excellent Gábor Bretz (Conseiller Lindorf, etc.), lequel relève haut la main le défi de succéder au grand José Van Dam. Sir Willard White (Luther, Crespel) nous a séduit également par la chaleur de sa voix et sa puissance physique. 

Patricia Petibon (Stella, etc.) donne une prestation un peu décevante, non que son talent doive être remis en cause, mais que la direction d'acteurs est malheureusement assez maladroite : la cantatrice en fait trop, elle sacrifie la performance vocale au jeu scénique, et la beauté du chant en pâtit. L'air des Oiseaux dans la charmille, par exemple, se voit tourné à la seule dérision, à la clownerie complète : Petibon semble en oublier qu'il s'agit d'abord d'un chant hautement virtuose, dont les célèbres vocalises doivent, pour produire leur effet, être chantées vite et legato, avec une parfaite technicité... d'automate. Comment comprendre, sans cela, qu'à la fin de cet air, Hoffmann s'exclame à son ami Nicklausse : "Ah mon ami ! quel accent !" et que ce dernier lui réponde, ironique : "Quelles gammes ! quelle gammes !" ?

De même, à la fin de l'acte II, Antonia agonisant... agonise trop et chante trop peu : dans le magnifique air Je cède au transport qui m'enivre, la pauvre jeune fille souffre, a le souffle coupé de douleur, est blême et frêle comme la mort... mais on aimerait que la chanteuse qui l'incarne ait, elle, le souffle plus puissant et l'haleine plus longue. Tout ceci manque de flamboyance - ce qui, pour Offenbach, est un tort : la brillance et la virtuosité ne devraient pas être négligées, nous semble-t-il, au prétexte de la vérité dramatique ou de l'effet comique.

Quelle joie donc que de réentendre sur nos scènes le chef-d'œuvre d'Offenbach, mais quel dommage qu'il faille, pour cela, dénaturer un opéra intense et riche en lui imposant une relecture particulièrement maladroite ! Cela n'aura, heureusement, qu'à peine gâché notre plaisir.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
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Les Contes d'Hoffmann

de Jacques Offenbach

Opéra
Mise en scène : Krzysztof Warlikowski
 
Avec : Eric Cutler / Enea Scala, Patricia Petibon / Nicole Chevalier, Michèle Losier, Syvlie Brunet-Grupposo, Gábor Bretz, François Piolino, Sir Willard White, Loïc Félix, Yoann Dubruque, Alejandro Fonte, Byoungjin Lee

Direction musicale : Alain Altinoglu

Décors et costumes : Malgorzata Szczesniak

Éclairages : Felice Ross

Vidéo : Denis Guéguin

Chorégraphie : Claude Bardouil

Dramaturgie : Christian Longchamp

Chef des chœurs : Martino Faggiani & Albert Moro

Orchestre symphonique et Chœurs de la Monnaie

Académie des chœurs de la Monnaie s.l.d. de Benoît Giaux

Durée : 3h50 Photo : © Bernd Uhlig

Comparer : version de Nicolas Rigas ( http://www.ruedutheatre.eu/article/3987/l-ecole-des-femmes-les-contes-d-hoffmann/ ) )

             version de Desbordes & Moreau ( http://www.ruedutheatre.eu/article/3911/les-contes-d-hoffmann/ )

              version de Robert Carsen ( http://www.ruedutheatre.eu/article/911/les-contes-d-hoffmann/ )

              version de Stephen Druet ( http:/ruedutheatre.info/  30 juin 2008 )