Publié le 9 janvier 2020
Aux Abbesses, Brigitte Jaques-Wajeman porte à incandescence la "Phèdre" de Racine. Très homogène, la distribution fait de la scène un bûcher ardent où se consument les passions.

Comment marquer les esprits avec une nouvelle Phèdre aujourd’hui ? L’enjeu est de taille tant la pièce culte de Racine a fait l’objet d’innombrables interprétations. Plutôt spécialiste de Corneille jusqu’à présent, Brigitte Jaques-Wajeman relève haut la main le défi et marque bien son temps avec une Phèdre portée à l’incandescence. Le résultat est d’autant plus remarquable qu’il s’obtient sans aucune facilité d’usage, dans un respect scrupuleux de la langue de Racine et une diction très claire des alexandrins qui coulent comme une langue naturelle dans la bouche des comédiens. 

Très homogène, la troupe, extrêmement bien rôdée, parvient à effacer la hiérarchie entre les personnages à tel point qu’il semble ne pas y avoir de seconds rôles dans cette interprétation, chaque caractère étant traité avec le même égard, quelle que soit sa position. Bien sûr, le personnage de Phèdre, joué par Raphaèle Bouchard (surtout connue pour son rôle à la télévision dans la série Section de recherches), y occupe le rôle pivot. Mais la passion qui la brûle ne le cède en rien à celle qui enflamme les autres, dans le bûcher ardent où se consume l’hubris de chacun.

Hors de tout contrôle

L’impression de brasier doit beaucoup aussi à la scénographie de Grégoire Faucheux : une paroi incurvée couleur brique qui enserre la scène comme le foyer d’un âtre, traversé par une colonne autour de laquelle gravitent les personnages, à moins qu’elle ne figure une flamme s’élevant du bûcher. Au sol, le sable noir fait penser à un lit de cendres dans lequel le malheureux Thésée plonge la tête lorsqu’il découvre la méprise infanticide dans laquelle Phèdre l’a entraîné. A mesure que la pièce avance, ponctuée par les bribes de  musique lancinante savamment distillées de Stéphanie Gibert, on découvre sidéré le pouvoir d’entraînement de la passion initiale, déclenchant des réactions en chaîne hors de tout contrôle, sinon celui du language. Soit l’essence-même du tragique.

Climax de la pièce, Phèdre, au comble de la jalousie, assise par terre les jambes écartées - vue de dos, Dieu merci ! - plonge à pleines mains dans ce qu’on suppose être son sexe et les ressort toutes ensanglantés. Fallait-il pousser aussi loin la vision psy et mettre autant en avant la pulsion sexuelle aiguillonnant la fureur autodestructrice du personnage ? On n’en est pas sûr. Reste que l’image de ces mains ensanglantées a de la force et s’imprime durablement dans les mémoires.

Avec une force comparable, Bertrand Pazos incarne un Thésée, taureau blessé par son propre aveuglement fonçant dans l’arène impitoyable des passions. Raphaël Naasz lui tient tête avec panache en Hippolyte, incarnation de l’innocence bafouée. Pauline Bolcatto, quant à elle, joue une Aricie déterminée à ne rien lâcher. Bien au-delà des utilités, les confident(e)s respectifs ont leur partie à jouer : Sophie Daull en Œnone, Pascal Bekkar en Téramène. Tous contribuent à maintenir la pièce à son maximum d’intensité.



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Paris Du 08/01/2020 au 26/01/2020 à 20H Théâtre de la Ville-Les Abbesses 31 Rue des Abbesses, 75018 Paris Téléphone : 01 42 74 22 77. Site du théâtre

Tournée

29 - 31 janv.Théâtre de la Renaissance, Oullins
5 & 6 fév. L’Empreinte, Tulle
10 & 11 mars, Scène du Beauvaisis, Beauvais
24 - 27 mars, Théâtre Sorano, Toulouse
31 mars - 1er avr. Le Parvis, Tarbes
12 mai, Théâtre Municipal, Fontainebleau

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Phèdre

de Jean Racine

Mise en scène : Brigitte Jaques-Wajeman
 
Avec : Bertrand Pazos, Raphaèle Bouchard, Raphaël Naasz, Pauline Bolcatto, Sophie Daull, Pascal Bekkar, Lucie Digout, Kenza Lagnaoui

Collaboration artistique : François Regnault, Clément Camar-Mercier
Assistant à la mise en Scène : Pascal Bekkar
Scénographie : Grégoire Faucheux
Costumes : Pascale Robin
Lumière : Nicolas Faucheux
Maquillage et coiffure : Catherine Saint-Sever
Musique et sons : Stéphanie Gibert

Durée : 2h Photo : © Cosimo Mirco Magliocca

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25 mai 2006