Publié le 24 septembre 2019
Dans sa mise en scène de « La Puce à l'oreille » Lilo Baur fait du vaudeville échevelé de Feydeau un pastiche des films années 60. Les comédiens débordant d'énergie apportent quelques ingrédients de leur cru d’un comique irrésistible.

Pas de prise de tête à la Comédie Française, ni de mise en abyme, ni d’actualisation forcenée, ni d’interprétation historico-socio-psy... La troupe prend la pièce de Feydeau, créée en 1907, pour ce qu’elle est : un vaudeville bourgeois. Avec les inusables ressorts du genre : tromperies (ou plutôt soupçons de tromperie) et bisbilles dans un couple de gens aisés : Monsieur Chandebise, est chef de bureau d’une grande compagnie d’assurance, Madame, femme au foyer. Et la dose indispensable d’imbroglios, de libertinages (ou plutôt velléités de libertinage), de quiproquos en cascade, d’amants cachés dans un lit tournant, de sosie, de personnages pas piqués des vers …

Selon la recette éprouvée par Feydeau, cette mécanique huilée mène tout le monde à soupçonner tout le monde de le tromper (parfois avec raison). Les portes claquent, les courses-poursuites se succèdent à un rythme effréné et le spectateur s’amuse d’autant plus qu’il a toujours un temps d’avance sur les personnages qui, eux, sont perpétuellement dépassés.

Cette maîtrise de la mécanique irrésistible (dans tous les sens du terme) forgée par Feydeau ne veut pas dire que la metteure en scène, Lilo Baur, s’interdise de prendre des libertés avec les nombreuses didascalies par lui laissées. Ni que les acteurs s’empêchent de donner libre cours à leur talents particuliers (défauts de prononciation pour le neveu de l'assureur, accent espagnol pour le client volcanique...) et autres fantaisies. Libertés, talents, fantaisies qui mènent à la démesure et à l’hystérie, mais toujours sous contrôle.

Tout part d’une « baisse de régime » de Monsieur et de l’arrivée par la poste d’une paire de bretelles qui met la puce à l’oreille de Madame, laquelle est courtisée par un bellâtre, collègue de Monsieur. Avec l’aide de sa meilleure amie, elle organise un traquenard, convoquant pour un rendez-vous galant Monsieur dans un hôtel douteux (bien nommé « Le Minet Galant »), tenu par un ancien militaire psychorigide et son épouse (une ancienne cocotte) qui martyrisent à plaisir leur garçon d’hôtel, un peu neuneu et beaucoup alcoolique, sosie tout craché de Chandebise. Bien sûr, le plan de Madame s’avèrera foireux et tout ira de mal en pis pour le pauvre assureur dindon de la farce.

Un aquarium sur la neige

Tout ce beau monde très parisien de la Belle époque, Lilo Baur le transplante dans les années soixante, à la montagne pour les vacances de Noël. Dans le chalet cossu et douillet avec feu de cheminée, une large porte-fenêtre donne sur les sapins enneigés. Ce qui fait de la scène une sorte d’aquarium posé sur la neige dans lequel s’agitent les comédiens, et derrière lequel passent de temps à autre des skieurs, dans un sens puis dans l’autre, de plus en plus interloqués par le capharnaüm qui va croissant à l’intérieur. Mobilier en teck, costumes aux couleurs fluo pour ces messieurs, décolorations platine et choucroutes pour ces dames, musique sixties qu’on jurerait sortie d’un Teppaz .... le pastiche des films de Blake Edwards (La Panthère rose, Diamants sur canapé) et de Jacques Tati (Mon oncle) est très réussi.

Hormis une baisse de régime au troisième acte, le rythme se maintient à un niveau infernal, tenu par des comédiens dans une forme éblouissante. Serge Bagdassarian est prodigieux, changeant avec une rapidité stupéfiante d’allure, de costume, de voix pour passer du rôle de l’assureur coincé dans un costume trois pièces étriqué à celui du garçon d’hôtel ivrogne, débraillé et ébouriffé. Autour de lui, personne ne dépare dans la distribution pléthorique mais il faut citer la performance de Jean Chevalier, tordant dans le rôle du neveu luttant contre un défaut de prononciation rédhibitoire ; Thierry Hancisse, ancien militaire nostalgique des casernes ; Cécile Brune, inattendue en tenancière rangée des voitures. Pour leur part, Anna Cervinka et Pauline Clément forment une savoureuse paire de péronnelles aptes à déclencher catastrophe sur catastrophe.

Débordant d'une énergie inépuisable, les acteurs ne se ménagent pas, contribuent aux changement de décors, trimbalent avec entrain meubles et plantes sur une musique et des déhanchements de cha-cha-cha. On en sort comme eux manifestement épuisés mais contents.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Paris Du 21/09/2019 au 23/02/2020 à 20h30 Comédie Française, Salle Richelieu 1 Place Colette, 75001 Paris Téléphone : 08 25 10 16 80. Site du théâtre

Matinées à 14h

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La puce à l'oreille

de Georges Feydeau

Théâtre
Mise en scène : Lilo Baur
 
Avec : Thierry Hancisse, Cécile Brune, Alexandre Pavloff, Clotilde de Bayser, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Jérémy Lopez, Sébastien Pouderoux, Anna Cervinka, Pauline Clément, Jean Chevalier, Élise Lhomeau, Birane Ba, Clément Bresson, Camille Seitz, Aksel Carrez, Mickaël Pelissier, Nicolas Verdier

Scénographie : Andrew D Edwards
Costumes : Agnès Falque
Lumières : Fabrice Kebour
Musique originale et concept sonore : Mich Ochowiak
Réglage des mouvements : Joan Bellviure
Maquillages : Carole Anquetil
Collaboration artistique : Katia Flouest-Sell

Photo : © Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française  

La pièce est retransmise en direct le Jeudi 17 octobre dans les cinémas du réseau Pathé