Publié le 18 septembre 2019
Aux Bouffes du Nord, Emmanuel Meirieu présente deux adaptations de roman : « Les Naufragés » et « La Fin de l’homme de rouge ». Deux passages à la scène réussis pour ces récits scénarisés de cabossés de la vie portés par une formidable phalange de comédiens.

Emmanuel Meirieu, on le sait, n’a pas son pareil pour porter à la scène des romans en créant des atmosphères très évocatrices. Après De beaux Lendemains et Mon traître, il présente dans ce même Théâtre des Bouffes du Nord un diptyque de spectacles qui s’enchaînent de façon indépendante au cours d’une même soirée : Les Naufragés et La Fin de l’homme rouge. Dans les deux cas, c’est une réussite avec de beaux moments de théâtre et d’émotion.

Les Naufragés, d’après le roman éponyme de Patrick Declerck, anthropologue, psychanalyste, et philosophe (éditions Terre Humaine). Sur la scène ensablée des Bouffes du Nord, traversée par la proue d’un navire échoué, sur un lambeau de grève léché par les vagues, François Cottrelle campe un SDF sale, désarmé, qui pendant près d’une heure raconte l’expérience de Patrick Declerck immergé dans le milieu des clochards de Paris. Etudiant, il se fait embarquer incognito avec les SDF jusqu’au Centre d’hébergement d’urgence de Nanterre. Sans angélisme aucun, il avoue les avoir haïs pour leur saleté, leur puanteur, leur rapacité, leur ivrognerie, leur absence totale de solidarité...

Dans son récit émerge pourtant la figure débonnaire et souriante de Raymond (Stéphane Balmino), un ancien agriculteur qui a décroché et qui a été embauché dans le Centre de Nanterre au réfectoire. Parfaitement heureux dans cette structure, il évoque pour Declerck le personnage de Puck de la pièce de Shakespeare, Le songe d'une nuit d'été. Las, il est victime du zèle d’une assistance sociale qui a décidé, en vertu d’un idéal de réinsertion bureaucratique, de le sortir du Centre pour le replonger dans la vie active. Ce dont Raymond ne s’est pas remis, se laissant dériver vers un mort lente devant le Centre. Suicide qui inspire à Patrick Declerck/François Cottrelle des bouffées de colère et des considérations métaphysiques sur le sens de la vie  moderne, dignes de Shakespeare.

La fin de l’homme rouge, inspiré de ce que la journaliste et romancière russe Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de Littérature 2015, nomme un «roman de voix » . Celle-ci a parcouru l’ex-l’URSS enregistrant les  témoignages des laissés pour compte de la grande histoire soviétique. Ils ont vécu la fin d’une utopie, celle du socialisme, et ne s’en remettent pas. Voix des humbles militants, des victimes du goulag, des bourreaux, des endoctrinés incapables d’affronter la brutalité de l’économie de marché dans laquelle ils sont soudain plongés.

Sur la scène dévastée des Bouffes du Nord, qui se prête à merveille à ce genre d’évocations, une demi-douzaine de comédiens viennent tour à tour raconter ces destinées incroyables et pourtant banales. On retient celle d’Anna (formidable Evelyne Didi) qui a été, à quatre mois, déportée avec sa mère dans un camp d’Asie Centrale pendant les grandes purges staliniennes de la fin des années trente. Arrachée ensuite à sa mère à trois ans, placée dans un orphelinat aux règles féroces, elle subit un tel bourrage de crâne, que lorsque sa génitrice la récupère, dix ans plus tard, à sa sortie du camp, les deux femmes ne se reconnaissent plus, ne partagent plus rien, ne peuvent plus vivre ensemble.  

Ou encore le cas du militant communiste de la première heure joué par l’excellent André Wilms. Malgré les souffrances infligées à sa famille pendant les mêmes purges, il reste toute sa vie indéfectiblement lié à son Parti à qui, dit-il, il doit tout. Au point de lui léguer par testament son maigre bien au détriment de son fils. Sidérant !



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Paris Du 12/09/2019 au 02/10/2019 à 21h Théâtre des Bouffes du Nord 37 bis, boulevard de la Chapelle, 75010 Téléphone : 0146073450. Site du théâtre Réserver  

La Fin de l'homme rouge

de Svetlana Alexievitch

Théâtre
Mise en scène : Emmanuel Meirieu
 
Avec : François Cottrelle, Stéphane Balmino, Evelyne Didi, Xavier Gallais, Anouk Grinberg, Jérôme Kircher, Maud Wyler, André Wilms et la voix de Catherine Hiegel

 

Traduction : Sophie Benech

Musique : Raphaël Chambouvet

Costumes : Moïra Douguet

Lumières, décor, vidéo :  Seymour Laval et Emmanuel Meirieu

Durée : 1h50 Photo : © Nicolas Martinez  

Tournée :

8 au 19 octobre 2019 : Théâtre de la Criée / Marseille
1er et 2 novembre 2019 : Théâtre Forum Meyrin / Suisse
5 au 7 novembre 2019 : Théâtre du Jeu de Paume / Aix-en-Provence
9 novembre 2019 : Carré Sainte Maxime
13 au 15 novembre 2019 : Comédie de Saint-Etienne
19 novembre 2019 : Théâtre Durance / Château Arnoul
22 novembre : Théâtre en Dracénie / Draguignan
26 et 27 novembre 2019 : Théâtre d’Angoulême
30 novembre 2019 : L’Agora / Evry
3 et 4 décembre 2019 : La Halle aux Grains / Blois
6 décembre 2019 : Le Quai des Arts / Argentan
10 décembre 2019 : Arts de la Scène / Mons / Belgique
13 et 14 décembre 2019 : Théâtre Liberté / Toulon
7 janvier 2020 : Radiant-Bellevue / Caluire-et-Cuire
9 et 10 janvier 2020 : Théâtre national de Nice