Publié le 13 juin 2019
Éric Ruf met somptueusement en scène la pièce-manifeste de Bertolt Brecht « La Vie de Galilée ». Hervé Pierre campe avec truculence le savant amoureux de la vie, de la raison et de la vérité.

Trente ans de la vie d’un savant…. Rendre compte dans une pièce d’une longueur conséquente (2h40 avec entracte) de la vie et du travail de l’homme de science italien du XVIIème siècle sans ennuyer, cela tient de la gageure. D’autant plus que le texte-manifeste de Brecht, très documenté, apporte une foule de renseignements sur le savant qui démontre la justesse des théories de Copernic. A savoir notamment que la terre - donc l’homme - n’est pas immobile au centre de l’univers comme le veut la Bible – donc l’Église toute puissante - mais un satellite qui tourne autour du soleil, au même titre que la lune et les autres planètes.

On suit donc le parcours de cet homme de chair et de sang, assez roué pour se tirer de tous les mauvais pas, des premières découvertes à l’université de Padoue où il enseigne dans les années  1610 à sa fin en 1642, en résidence surveillée en Toscane. Non seulement le spectacle n’ennuie pas, mais il intéresse et passionne de bout en bout tant ses enjeux sont toujours d’actualité. Et ce, même si cette pièce, parfois démonstrative, qui prône le doute systématique et veut imposer la foi en la raison, date parfois un peu. Elle a été conçue par Brecht dans la douleur de l’exil, fuyant la peste nazie dès 1933, et retravaillée constamment : une première version est montée au Danemark en 1938, une deuxième en 1947 en Californie, la dernière enfin en 1954, à Berlin-Est (il mourra pendant les répétitions). C’est cette dernière version qui est jouée dans une nouvelle traduction très fluide d’Eloi Recoing. 

Ce pari, Éric Ruf, le patron de la Comédie française, qui signe la mise en scène, le réussit en mobilisant toutes les ressources, il est vrai considérables, de la maison. A commencer par l’acteur qu’on jurerait fait pour le rôle : Hervé Pierre, qui campe un Galilée bien en chair, amateur de bon vin et de bonne chère, tout sauf un Professeur Nimbus rasoir. Sans rien perdre de sa truculence au fil du spectacle, l’acteur accomplit le tour de force de se vieillir sur scène : de l’homme dans la force de l’âge du début jusqu'au vieillard voûté, presque aveugle de la fin.

La troupe abondante d’une vingtaine de  comédiens qui l’entourent n’est pas de reste, qu’ils composent son entourage : son valet Andrea Sarti, dont il fera son disciple (formidable Jean Chevalier), et sa mère, Madame Sarti, à la langue bien pendue (Florence Viala), ou qu’ils incarnent la kyrielle de religieux cyniques ou fanatiques avec qui le savant a maille à partir et dont certains jouent plusieurs rôles : Thierry Hancisse, Guillaume Gallienne, Alain Lenglet…

Autre ressource utilisée à plein régime : les ateliers de décors à qui Éric Ruf, qui signe aussi la scénographie, a commandé des copies des toiles de maîtres italiens et flamands, agrandies, grossies, placées les unes à côté des autres ou les unes sur les autres, comme dans un atelier de peintre ou un immense atelier de théâtre visité par une cohorte d’anges et de saints en extase. Outre qu’elles sont du plus bel effet, ces toiles autorisent des changements de décor à vue faciles et permettent de rythmer les différentes étapes du parcours de Galilée, de Padoue à Florence en passant par Rome et retour. Participent également de la richesse scénique les costumes de Christian Lacroix, aussi documentés que somptueux.

Le bal des cardinaux

Quant à la mise en scène proprement dite, elle évite habilement toute situation figée où les comédiens débattraient de notions abstraites en face à face. Non pas que les débats et échanges plus ou moins virulents manquent dans la pièce. Mais tandis qu’ils débattent, les acteurs font toujours autre chose : par exemple se laver, comme Galilée surpris, lorsque le rideau se lève, dans son bain en grande discussion avec son valet. En revanche, les rares moments où les personnages énoncent des vérités premières sont littéralement mis en avant : dans ce cas, Éric Ruf place les acteurs sur l’avant-scène où ils font passer le message. Notamment la séquence, qui sent sa période post-Hiroshima, où Galilée propose que les savants fassent le serment de ne travailler que pour le bien de l’humanité.

Par contraste, le spectacle est émaillé de scènes d’un baroque échevelé. Comme le bal des cardinaux aux costumes écarlates lancés dans une danse des planètes qui rappelle beaucoup Fellini. Ou encore la séquence d’habillage en grandes pompes du Pape Urbain VIII (Guillaume Gallienne très en verve), qui resta l’ami de Galilée, et lui évitera la torture et la mort sur le bûcher réclamées par l’Inquisition. Moyennant toutefois une rétractation publique où le savant devra renier ses propres théories. Mais c’est le prix à payer pour sauver sa peau et son œuvre à venir. Ce que ne comprendra pas Andrea, outré sur le coup par cette volte-face jugée honteuse. Avant de se rétracter à son tour lorsque le savant lui remet en secret son dernier manuscrit, écrit dans la clandestinité, le chargeant de le diffuser à l’étranger. Belle fin qui justifie les moyens !



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Paris Du 07/06/2019 au 21/07/2019 à 20h30 Comédie Française, Salle Richelieu 1 Place Colette, 75001 Paris Téléphone : 08 25 10 16 80. Site du théâtre Réserver  

La Vie de Galilée

de Bertolt Brecht

Théâtre
Mise en scène : Eric Ruf
 
Avec : Véronique Vella, Thierry Hancisse, Alain Lenglet, Florence Viala, Jérôme Pouly, Guillaume Gallienne, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Bakary Sangaré, Pierre Louis-Calixte, Gilles David, Jérémy Lopez, Nâzim Boudjenah, Julien Frison, Jean Chevalier, Élise Lhomeau, Birane Ba, Peio Berterretche, Béatrice Bienville, Magdaléna Calloc’h, Pauline Chabrol, Thomas Keller, Olivier Lugo, Noémie Pasteger, Léa Schweitzer, Jordan Vincent

Traduction : Éloi Recoing
Costumes : Christian Lacroix
Lumière : Bertrand Couderc
Musique originale : Vincent Leterme
Son : Colombine Jacquemont
Travail chorégraphique : Glysleïn Lefever
Collaboration artistique : Léonidas Strapatsakis

Durée : 2h40 Photo : © Vincent Pontet