Publié le 12 juin 2019
Dans sa mise en scène de l’opéra de Mozart, Ivo van Hove montre un Don Giovanni vulgaire, violent, voué à l’échec. Une vision contemporaine très sombre, servie par une équipe de chanteurs et de musiciens jeune et homogène.

Voir un metteur en scène ovationné après la première d’un opéra n’est pas chose courante. Surtout au Palais Garnier où l’on ne goûte guère les actualisations intempestives quasi systématiques. C’est pourtant une véritable ovation qu’a reçue le metteur en scène belge Ivo van Hove qui signe cette nouvelle production de l’opéra le plus prisé de Mozart, Don Giovanni, sur un livret du vénitien Lorenzo da Ponte. Non pas que sa vision de l’opéra, créé en 1787, qui a pour sujet le fameux séducteur de Séville, imaginé par l’’Espagnol Tirso de Molina et repris par Molière soit conventionnelle, loin s’en faut. Mais sans provocation ni rodomontade, le metteur en scène réussit à imprimer une nouvelle manière de voir l’œuvre. Une manière noire et contemporaine avec les personnage en costumes d'aujourd'hui sans rien qui rappelle les charmes supposés du XVIIIème siècle.

Obnubilé par les questions liées au pouvoir et surtout à ses abus, le metteur en en scène veut en finir avec la vision romantique du Don Juan héros malheureux forgée au XIXème siècle, éternel insatisfait courant après une inaccessible étoile. De même, il se défie du héros prévolutionnaire dont le chant d’appel à la liberté ne vise qu’à assouvir sa volonté de puissance et de domination sur les femmes qu’il convoite. Se rapportant au premier titre de l’opéra : Il Dissoluto punito (Le Débauché puni), il voit plutôt en Don Giovanni un aristocrate imbus de lui-même, violent et vulgaire, qui rate toutes ses entreprises de séduction, un looser dans la vague #metoo.

Dès le prologue, un filet de fumée s’échappe du plateau de l’Opéra Garnier anticipant sur le châtiment final encouru par le séducteur, voué aux flammes de l’enfer. Fumée qui reviendra par intermittences tout au long de l’opéra en deux actes, qui déroulent les stratagèmes et les violences du vil séducteur. Le décor tient en architectures compliquées à la Piranèse, en béton brut de décoffrage gris, sinistres, parcouru de coursives et d’escaliers, avec ses loggias et balcons vides donnant sur une placette où convergent toute les intrigues menées par le séducteur secondé par son valet Leporello. Ce décor ne prendra des couleurs - donc de la vie - que lorsque les menées du prédateur seront mises à jour, à la fin de chacun des deux actes par ses trois victimes successives, et qu’il obtiendra le juste châtiment de ses abus de pouvoir.

Tonalité sombre, de ré mineur

Rien de séduisant dans ce Don Juan aux allures de mafieux armé d’un flingue, dont le spectacle égrène les voies de fait. Tout commence par une tentative de viol sur Donna Anna, fiancée au brave Don Ottavio, et fille du Commandeur, accusateur que dans sa fuite éperdue Don Giovanni tue sans sourciller. Toujours à l’affût de nouvelles violences, il passe son temps à éconduire la malheureuse Elvira, folle amoureuse qui le poursuit de ses assiduités, croyant à une rédemption miraculeuse. Chemin faisant, il jette son dévolu sur la paysanne Zerlina, le jour même des noces de celle-ci avec le bouillant Masetto. S'il réussit une chose, c'est liguer tout le monde contre lui, sauf son valet Leporello enchaîné à son maître par sa condition sociale jusqu’à prendre des coups à sa place. Au finale, Don Giovanni a affaire non pas à la statue de pierre du Commandeur comme le veut le livret mais à une personne de chair et sang qui a la stature et la voix imposantes de la basse estonienne Ain Anger. 

En symbiose avec le metteur en scène, le chef maison, Philippe Jordan, à la tête de l’Orchestre et des Chœurs de l’Opéra de Paris, toujours aussi performants, fait entendre dès le prologue la tonalité sombre, dramatique, de ré mineur qui prévaut dans l’opéra. Jeune et homogène la distribution, composée de chanteurs qui ont le physique de leur rôle, ne brille pas d’éclats particuliers mais forme une équipe homogène. En Don Ottavio, l’élégant baryton Etienne Dupuis ne manque pas de séductions vocales. Philippe Sly a l’entregent et la dose de loufoquerie voulue pour le rôle de Leporello. Deux autres personnalités retiennent l'attention : l’excellent ténor bordelais Stanislas de Barbeyrac qui incarne un Don Ottavio solaire. et la soprano Nicole Car qui, en Donna Elvira, se révèle aussi bonne comédienne que soprano aux aigus stratosphériques.



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Paris Du 11/06/2019 au 13/07/2019 à 19h30 Opéra Garnier Place de l'Opéra Téléphone : 08 92 89 90 90. Site du théâtre Réserver  

Don Giovanni

de Mozart

Opéra
Mise en scène : Ivo van Hove
 
Avec : Étienne Dupuis, Ain Anger, Jacquelyn Wagner, Stanislas de Barbeyrac, Nicole Car, Philippe Sly, Mikhail Timoshenko, Elsa Dreisig

Direction musicale : Philippe Jordan
Décors, lumières : Jan Versweyveld
Costumes :  An D’Huys
Dramaturgie :
Jan Vandenhouwe
Vidéo : Christopher Ash
Chef des choeurs : Alessandro Di Stefano

Durée : 3h Photo : © Charles Duprat