An Irish Story
Publié le 12 avril 2019
Ce que nous avons vécu ce jour-là d'avril 2019 sur la scène du Théâtre de Belleville n’arrive que tous les dix ans. Un coup de foudre, un coup au cœur, une révélation : Kelly Rivière dans « An Irish Story ». Une enquête franco-irlandaise qui part sur les traces d’un grand-père disparu. Pudique, élégant, frissonnant.

Lorsque la pièce s’est terminée, les mots se sont échappés, envolés, absorbés dans les limbes puissantes de l’émotion. Nous étions mind-blowed, littéralement éblouis. Ce vocable est d’autant plus à propos qu’il fait écho au multi-linguisme de la pièce. 60% en français soigné, 25% en anglais coquet, 10% en Irlandais fortement marqué par le roulement des « r » et 5% en anglais très frenchy.

Polyvalence multi-facette

Seule sur la scène du Théâtre de Belleville, Kelly Rivière - comédienne et autrice de cette création - joue de ces trois langues avec une grâce à la mesure de l’aisance corporelle qu’elle déploie pour interpréter les personnages qui l'entourent. Au total, une dizaine : elle-même, Kelly, franco-irlandaise en quête effrénée de son grand-père mystérieusement disparu, Peter O’Farrel ; les quelques hommes dont elle tombe amoureuse au cours de sa jeunesse ; sa mère, une Irlandaise chic passée entre les mains de l’ennemi, les « Anglais », depuis l’exil de ses parents dans les années 1930 ; son père, un Français du Sud globalement effacé qui ne sait que proposer « un bout de choc » lorsque les choses partent à vau-l’eau ; son frère, un baba cool qui enchaîne les joints comme il enchaîne les femmes ; le fils qu’elle va avoir, et qui semble avoir intégré malgré lui quelques pas traditionnels de danse irlandaise ; une détective privée alcoolisée à la voix éraillée qu’elle rencontre à Paris le jour où elle décide de mettre tous les moyens de son côté pour retrouver son grand-père ; sa grand-mère irlandaise, une vieille femme en chaise roulante, encore très vive, qui monte sur ses grands chevaux dès qu’il s’agit de parler de son mari disparu ; les deux soeurs du grand-père rencontrées plus tard dans l’histoire quand elle décide, avec sa mère, de se reconnecter à leurs racines ; et quelques autres encore rencontrés dans un pub, un soir d'enguinessement excessif.

Une Irish Story somme toute ordinaire. Celle d’un homme issu d’une famille de 13 enfants qui, un jour, quitte femme et rejetons, sans ne plus jamais donner signe de vie. Hormis peut-être le peigne qu’il avait l'habitude d'utiliser pour se recoiffer. Si un voile opaque entoure ce héros arlésien, l’on découvre, par confessions pudiquement transmises, qu’il était bel homme, élégant, propre sur lui, un brun aux yeux bleus qui faisait chavirer le coeur des femmes. Et notamment de cette femme, la grand-mère de Kelly, dont il tombe fou amoureux dans les années 1930. Au fil des circonvolutions de l'enquête, ce peigne, objet en soi insignifiant, finit par redonner à cet être insaisissable le dernier souffle qui aide Kelly à accepter enfin sa perte.

No Peter? No Peter! No Peter.

Grâce Kelly

Outre la virtuosité de ses rupture de ton, de ses déplacements et de ses imitations, Kelly Rivière s'avère une véritable conteuse. Elle a ce grain de voix qui arracherait un soupir amoureux aux plus anthropophobes, cette impulsion vocale qui donne à tout ce qu’elle narre une part de doux mystère, ce corps qui raconte à lui seul l’histoire que les mots ne suffisent pas à dire, cet humour subtil qui provoque de brefs éclats de rire, cette émotion sincère qui l’amène là, sur la scène du Théâtre de Belleville, à raconter sa propre histoire.

Dans un décor où sont attachés sur un fil quelques photos de famille et de paysages irlandais, trônent sur une petite estrade, une colonne de livres et un pouf. C’est tout. Rien de plus. Simple, pudique et nécessaire, à l'instar de l’histoire. Chacun de ces objets a un sens, sert à nourrir l’enquête d’une manière ou d’une autre, au travers d'ingénieuses trouvailles. Sans compter les quelques morceaux de musique qui nous plongent dans l’Irlande protestante, contestataire et libre malgré tout (Shane McGowan, The Dubliners).

Sans exagérer, il nous semble que cela faisait 10 ans que nous n’avions pas été à ce point bouleversés par une telle élégance de jeu, une telle justesse scénique, une telle poésie émotionnelle. Kelly Rivière est de celle que l’on découvre sur le tard et qu’il nous incombe de porter aux nues. Car un talent aussi précieux relève de l’exception. Allez-y pour voyager, allez-y pour frissonner, allez-y pour vous réconcilier avec la beauté du monde, allez-y pour redonner du sens à vos liens familiaux.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Paris Du 03/04/2019 au 30/06/2019 Théâtre de Belleville 94 rue du Faubourg du Temple, 75011 Paris Téléphone : 0148067234. Site du théâtre  

An Irish Story

de Kelly Rivière

Théâtre
Mise en scène : Kelly Rivière
 
Avec : Kelly Rivière

 

Collaboration artistique : Jalie Barcilon, David Jungman, Suzanne Marrot, Sarah Siré

Collaboration artistique à la lumière et à la scénographie : Anne Vaglio

Scénographie : Grégoire Faucheux

Costumes : Elisabeth Cerqueira

Durée : 1h25 Photo : © David Jungman