Célébration
Publié le 8 avril 2019
Voir du Harold Pinter un dimanche en matinée, c’est comme voyager dans le temps. Ou, pour être plus précise, voyager dans l’absurdité de notre existence. Critique d'une adaptation réussie de "Célébration", de Harold Pinter, actuellement au - décidément très inspiré - Théâtre de Belleville.

Que célèbrent-ils dans cette pièce ? Un anniversaire de mariage ? Une réussite professionnelle ? La vie, peut-être ? Oui, c'est ça. La vie et ses turpides, ses aléas, ses mensonges, ses violences domestiques, ses érotismes, ses excès. Dans cette adaptation de Célébration de Harold Pinter mise en scène par Jules Audry, les personnages sont complètement… paumés.

Derrière une apparente normalité bourgeoise, qui les accule à se vêtir avec raffinement et à discourir avec goût, ils sont plus déments les uns que les autres. Ce décalage est annoncé in media res avec un début en musique qui montre un serveur en kilt déambuler entre des tables de restaurant pour servir du vin à un homme, avant d’aller jouer aux cartes avec une dame sur un canapé. L’absence de paroles en dit déjà long sur l’absurdité à venir. Lorsqu’une femme élégamment habillée d’une robe rouge fait son entrée pour assommer son mari de phrases essoufflantes (l’homme au vin), le fait que tout partira à vau-l’eau ne fait plus aucun doute.

La relation entre ce couple révèle une étrangeté qui n’est pas sans faire penser à Becket : les deux personnages dialoguent sans s’entendre, dans un vide émotionnel sans gouffre, pour se raconter, au final et avec un sourire de façace, qu’ils se trompent l’un et l’autre. À cet échange déshumanisé, en succède un autre qu’il l'est encore davantage. Celui entre les quatre autres personnages de la pièce, qui ont réservé une table derrière l’homme et la femme.

Ces deux couples – les femmes sont sœurs, les hommes frères – trônent littéralement dans l’espace puisque leur table, à la manière d’un banquet, nous fait face. On comprend vite que l’homme du premier couple est un séducteur lubrique qui frappe sa femme parfaitement soumise, parfaitement en colère et parfaitement frustrée ; que l’autre homme, son frère, est écrasé par la présence du premier malgré une femme qui semble plus assertive. Après avoir tenté un dialogue, ils plongent leur tête de concert dans leur assiette pour se relever plus tard la gueule enfarinée. Clownesques, ridicules.

Ils se sont donc réunis pour fêter le nième anniversaire de mariage du premier couple (dont on ne saura jamais le nombre) dans la joie et la bonne humeur alors même qu'ils se déchirent. Personne n’écoute personne ; personne ne fait confiance à personne ; personne ne se parle vraiment. Le seul personnage peut-être, qui parle, c’est ce serveur en kilt, discret mais présent. Lorsqu’il prend la parole, il est écouté, pour de vrai. Bien que tout ce qu’il dise soit un ramassis de mensonges éhontés à propos d’un grand-père qui aurait connu tout le gratin littéraire, politique et historique. Bref, dans ce restaurant où les couples se retrouvent pour fêter quelque chose, rien ne sonne juste. Tout est faux. Tout est faux-semblant.

Avec l’art de la langue qui est la sienne, Pinter nous dévoile une société rongée par les apparences, dans l’incapacité de dialoguer sainement. Le verbe est d’autant plus cinglant qu’il est joliment dit. Sur scène, les comédiens en prennent efficacement possession, se régalant d’interpréter cette galerie de personnages retors : ils sont tous très à l’aise dans l’espace, dans leur corps, dans leurs habits, dans leurs mouvements et dans leur ineptie, chacun à sa manière. Mais aussi dans tous ces silences qui ponctuent la pièce, car dieu sait qu'ils sont nombreux.

Récurrents sont les instants où ils se regardent, mutiques, en chien de faïence, ou déambulent sur des airs des années 1930. Le tout est fluide, plaisant, grinçant et beau à voir. L’atmosphère visuelle de cette adaptation, qui alterne entre les couleurs chaudes de cette belle époque bourgeoise et les couleurs diaphanes des restaurants huppés, distille dans l’esprit du spectateur une sensation entremêlée de jouissance et de malaise. Car, malgré tout, chacun d’entre nous peut se retrouver dans cette grotesque comédie humaine.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Paris Du 05/04/2019 au 28/04/2019 à Du mercredi au samedi à 21h15, le dimanche à 15h00 Théâtre de Belleville 94 rue du Faubourg du Temple, 75011 Paris Téléphone : 0148067234. Site du théâtre  

Célébration

de Harold Pinter

Mise en scène : Jules Audry
 
Avec : Quentin Dassy, Francesca Diprima, Léa Fratta, Faustine Koziel, Orane Pelletier, Garion Raygade, Ulysse Reynaud, Marco Santos, Florence Vidal

Création lumière : François Duguest

Collaboration artistique : Anne-Sophie Lombard

Durée : 1h05  

Production : Bloom 170