Publié le 6 avril 2019
Dans sa mise en scène de « Manon », de Massenet, à l’Opéra de Bordeaux, Olivier Py fait de l’héroïne une prostituée sanctifiée par l’amour. Rondement menée par Marc Minkowski, la production est servie par un beau plateau vocal.

Pas de perruques poudrées. Ni de robes à panier. Ni de mignardises d'aucune sorte. Rien qui renvoie au XVIIIème siècle où le personnage de Manon Lescaut a été créé par L’Abbé Prévost dans son roman fameux, mais beaucoup de chairs nues et de dessous affriolants. Sans être réaliste, bien au contraire, la mise en scène d’Olivier Py ramène Manon, l’héroïne de l’opéra emblématique de Massenet, créé à Paris en 1884, à l’univers de la prostitution dont elle est issue. Pour autant, cet irrésistible démon, fille du peuple qui aime le luxe pour laquelle l’aristocrate des Grieux perd son âme, sait aussi se montrer un ange, un mythe, une sainte.

Enfer et paradis, scandale et rédemption, fantasme et trivialité… navigant comme des poissons dans l’eau entre ces deux pôles, le duo manifestement très en phase formé par Olivier Py et Marc Minkowski réussit la gageure de tenir en haleine pendant toute la durée de cet opéra au long cours en cinq actes :  trois heures trente (dont un entracte). Fastueux avec chœurs et ballets, le spectacle est coproduit par le Grand Théâtre de Genève (où il a été étrenné en 2016 avec une autre distribution) et l’Opéra Comique de Paris. N’étaient les numéros de ballets, dont on aurait pu se passer (mais Minkowski a tenu à jouer l’œuvre dans son intégralité), le spectacle, bien rodé, coule avec fluidité.
 
D’entrée, les enseignes aux couleurs fluos des hôtels qui illuminent le décor marquent que l’on entre dans l’univers interlope des hôtels de passe, le monde du jeu et des filles dites de joie. Manon s’y présente avec lucidité comme une parisienne qui « aime trop le plaisir » pour être enfermée au couvent où la conduit son cousin. Aussi, à l'auberge d'Amiens où elle débarque, se prête-t-elle facilement aux manigances des riches noceurs qui convoitent sa beauté, le vieux Guillot de Mortefontaine, entouré d’un trio de courtisanes obscènes, et Brétigny qui deviendra son « protecteur ». Mais lorsque paraît le Chevalier des Grieux, l’atmosphère change et un ciel étoilé s’ouvre soudain pour les amants désormais enchaînés l’un à l’autre jusqu’à la mort. Au-delà de ses trahisons et de ses reniements, Manon reviendra toujours au Chevalier, allant jusqu’à le récupérer au séminaire où, poussé par son père, il a tenté de trouver refuge. C’est cette fidélité indéfectible à l’autre (et à soi-même) qui la distingue des séductrices purement sensuelles qui pullulent dans les grands opéras du XIXème siècle, à commencer par Carmen. 

Le physique du rôle

De la complexité du personnage de Manon et de la grande diversité de situations rend compte la partition de Massenet qui offre une palette variée des différentes manières d’unir la musique et le drame. Marc Minkowski à la tête de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, et patron de la maison, restitue avec maestria la grande variété des couleurs orchestrales qui va des airs élégiaques (« Adieu notre petite table… ») aux duos lyriques (« Nous vivrons à Paris… ») en passant par les grands airs d’ensemble (la fête au Cours La Reine).
 
Atout majeur de cette production, les chanteurs ont le physique de leur rôle. Si la voix manque un peu de chaleur et de personnalité propre, la soprano américaine Nadine Sierra est une Manon très sexy. Mais la vraie vedette de la soirée est le ténor Benjamin Bernheim, totalement engagé dans le rôle du Chevalier des Grieux auquel il donne un visage bouleversant.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Bordeaux Du 05/04/2019 au 14/04/2019 à 20h Grand théâtre Place de la comédie Téléphone : +33 (0)5 56 00 85 95. Site du théâtre

A Paris, à l'Opéra comique du 7 au 21 mai 2019

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Manon

de Jules Massenet

Opéra
Mise en scène : Olivier Py
 
Avec : Nadine Sierra/Amina Edris, Benjamin Bernheim/Thomas Bettinger, Alexandre Duhamel, Damien Bigourdan, Laurent Alvaro, Philippe Estèphe, Olivia Doray, Adèle Charvet, Marion Lebègue, Antoine Foulon

Direction musicale : Marc Minkowski
Collaboration à la mise en scène et chorégraphie : Daniel Izzo
Assistant scénographie : Mathieu Crescence
Décors et costumes : Pierre-André Weitz
Assistante costumes : Nathalie Bègue
Lumières : Bertrand Killy

Durée : 3h30 Photo : © Eric Bouloumié