Publié le 26 mars 2019
Troisième édition des Émancipéés, festival coup de cœur découvert en 2017 à Vannes pour le plus grand plaisir de nos sens : l'ouïe, la vue et cette année, le goût. Le goût des aliments, des choses et des gens.

À cause (et nous pesons nos mots) d’un emploi du temps chargé, nous n’avons pu profiter que d’une seule journée des Émancipéés. Vous savez, ce festival vannetais découvert il y a trois ans et qu’on a-do-re. Du texte, de la lecture, des entretiens, du théâtre et de la chanson française programmés au sein du vaste et accueillant Théâtre Anne de Bretagne, que dirige d’une main de maître Ghislaine Gouby. Et surtout, des têtes d’affiche somptueusement choisies, qui misent sur le transgénérationnel, la diversité, l’éclectisme et la surprise. Claire Chazal qui lit du Nina Bouraoui, pour ne citer que cet exemple, c’est inhabituel et audacieux.

Où va le monde ?

Lorsque nous arrivons au charmant hôtel L'Océan, à deux minutes à pieds du théâtre, pour y déposer nos affaires, nous croisons Boris Igelman, le graphiste en titre du festival, qui signe cette année un livret haut-en-couleurs. Typographie alouette, invention tricolore de son cru qui explore les empâtements des lettres avec une ingéniosité ludique ; textes calligraphiques qui jouent sur les formes pour mieux exprimer la signification des mots ; et cet hippocampe papillonnesque qui constitue le logo, si ce n’est la griffe, des Émancipéés.

Sur le court trajet qui nous mène jusqu’au théâtre pour l’ouverture des festivités du jour, nous apprenons une nouvelle pour le moins étonnante : les murs près desquels nous passons au moment de cette révélation ont été tagués la veille d’insultes antisémites virulentes à l’égard de Christine Angot, invitée pour une lecture de son dernier roman, Un tournant de la vie. Qui l’eut cru ? Le terrorisme ordinaire se glisse littéralement partout, même dans un endroit aussi protégé et pacifique que Vannes. L’enquête est ouverte.

Cuisine nippo-inspirée

Après cette claque, nous rejoignons le banquet dominical qui nous attend dans une grande salle du Théâtre, pour nous attabler au côté d'inconnus. Au programme : carte blanche culinaire à la cheffe cuistot Alexia, qui nous a concocté pour l’occasion des mets inédits. En entrée, huître panée à la japonaise, accompagnée de sa mousse de chantilly de Shiitakée et de gelée au jus de moule ; en plat,  agneau cuit plus de 15h00 (et que d’aucuns ont cru cru du fait de sa texture fondante) avec son généreux brocolis japonais (proche du fenouille) et quelques Shittake (champignon, donc) ; et en dessert, panais cotta, au légume du même nom.

Outre l’atmosphère enthouasiaste de ce banquet, nos papilles font la fête du goût, agréablement surprises par ces mélanges nippo-occidentaux créatifs. Lorsque l’on rencontre plus tard Alexia dans son fief, elle nous avoue avoir le projet d’ouvrir l’année prochaine son propre restaurant, YUMMY. Étoilé ? Oh non, sourit-t-elle, elle aime les choses simples !

Méditation acoutisque

Seule ombre de ce repas, l’annulation de la rencontre avec Nina Bouraoui. Qu’à cela ne tienne, nous décidons avec nos convives d’investir le baby-foot de l’étage, près du bar, pour « tuer » joyeusement le temps et finalement perdre la partie face à deux adversaires zélés. À 14h55, nous sommes rappelés doucement à l’ordre pour rejoindre le premier spectacle de la journée, celui de Blondino.

De eloquentia humana

Nous avions déjà entendu parler de cette artiste il y a quelques mois, sans y prêter plus d’attention. Une occasion donc de revoir nos a priori. Sur la petite scène réservée les éditions précédentes aux siestes acoustiques, Blondino et ses deux musiciens nous bercent durant près d’une heure de ses comptines néo-zazienne (en référence à Zazie, dont le grain de voix s’en rapproche de manière troublante) : des rythmes électro-lancinants ; une voix élégante et douce ; des paroles qui résonnent, notamment lorsqu’elle interprète, à deux reprises, Bleu. Les yeux se ferment, les souvenirs amoureux se ravivent, quelques pincements au cœur nous saisissent, et des sourires surgissent face à cette artiste dont le talent a tout pour séduire durablement.

40 ans, l’âge des désillusions

Nous nous en allons ensuite vers d’autres cieux, dans la salle de 300 personnes, pour écouter Le Discours, de Fabrice Caro, dont nous ignorions jusque-là l’existence. FabCaro est auteur de livres et de BD, « un mec drôle et super sympa, tu verras » selon les dires de mes compagnons dominicaux. Et en effet, l'on ressent cette sympathie à travers l’atmosphère du texte qu’il est donné d’entendre, via la lecture vivante de Benjamin Guillard.

L’histoire d’un quarantenaire amoureux d’une femme qui ne l’aime plus, célibataire donc, sans enfants, embarqué avec des névroses qui lui collent à la peau, incapable de dire non lorsque sa sœur lui propose de préparer un discours pour son mariage, encore sous la coupe de ses parents… Bref, un raté qui tourne en dérision, avec une parfaite maîtrise de l’ironie, toutes ces illusions qui se perdent au fur et à mesure. C’est aussi saisissant de vérité qu’hilarant. La pensée est juste, l’écriture vive et profonde et l’atmosphère aussi lourde que légère.

Joey, la star

Quelques 45 minutes plus tard, nous investissons la plus grande salle du théâtre, 800 places, pleine à craquer pour le dernier spectacle du festival : Éloquence à l’Assemblée avec Joey Starr. Avec la réputation qui est la sienne, tout le monde trépigne d'impatience de le voir. Il arrive, plutôt décontracté et tout de noir vêtu, avec ses lunettes et sa « tête d’ananas mort » (cf : sa coupe et son bandana). Derrière lui, un vaste écran largement exploité pendant les 1h30 de ce spectacle qui diffusera le visage des grandes figures que le « rappeur » donne à entendre de son timbre rocailleux. Victor Hugo, Lamartine, L'Abbé Grégoire, Aimé Césaire, Olympe de Gouges…

Des révolutionnaires qui dénoncent la misère comme « maladie du corps social », des gens qui ont marqué l’histoire par leur engagement sans faille en faveur du progrès, de la justice, de l’égalité et de la liberté. Joey Starr donne vie à leur discours en y mettant du cœur à l’ouvrage : il se tient debout, devant nous, la tête haute pour déclamer avec force et colère. Il utilise sa voix si particulière avec justesse, sans trop en abuser. Les textes, pour la plupart écrits il y a deux siècles, résonnent encore aujourd’hui car, le répète-t-il, « l’homme est immuable » et donc, toujours assailli par les mêmes problématiques existentiels.

Joey Starr s’interrompt régulièrement pour commenter ce qu’il fait, dit ou va faire, histoire sans doute de ne pas supplanter le personnage qu’il s’est construit depuis NTM ou de légitimer sa place ici, sur ce théâtre. Une permanente mise en abîme, entre éloquence et trivialité, élégance et vulgarité, humour et sérieux, qui aboutit, quoi qu’il en soit, à une salve d’applaudissements.

Au cours du dîner, nous retrouvons avec plaisir Arnaud Cathrine, le subtil conseiller littéraire, Gilles Vidal, le photographe perçant, et Olivier Leclair, le co-directeur accueillant. L'un et l'autre aussi ravis qu'épuisés par ce festival riche artistiquement et éprouvant humainement. Bref, fort en émotions. Car, au fond, ce à quoi touche Les Émancipéés, c’est à nos trippes, à notre cœur et à nos consciences. A beautiful day.

Cécile Strouk, envoyée spéciale à Vannes



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre