Publié le 4 février 2019
Avec « Les Oubliés », Julie Bertin et Jade Herbulot mettent en relation actualité contemporaine et chronique de la fin de la guerre d’Algérie et du début de la Vème république. Avec les toujours formidables acteurs de la Comédie française.

Mêler l’histoire à l’intime, la fiction au documentaire, le vécu au joué, c’est le propos de Julie Bertin et Jade Herbulot. Revendiquant un positionnement autant citoyen qu’artistique, ces deux jeunes  comédiennes, qui écrivent et portent à la scène leurs textes, mettent en perspective des épisodes fictifs de l’actualité avec des évènements de l’histoire récente. Après une trilogie intitulée Europe mon amour, elles consacrent un cycle à la Vème République. Sous-titré Alger-Paris, Les Oubliés en est le deuxième volet, il a les honneurs de la Comédie française en sa salle du Vieux Colombier. Avec, à disposition, la formidable phalange d’acteurs qui donnent vie à ce projet un peu abstrait qui, sur le mode du flash-back et des allers-retours dans le temps et l’espace, soulève le tapis de la mémoire et fait éclater les non-dits de la guerre d’Algérie.

Avec quelques naïvetés, un didactisme et des métaphores parfois lourdingues qui chargent un peu trop la barque, les deux auteures convoquent concomitamment sur le plateau devenu central du théâtre deux évènements séparés par une soixantaine d’année. Passés mais toujours présents plus ou moins consciemment dans la tête des personnages d’aujourd’hui. Le spectacle bi-frontal inclut par intermittences des archives visuelles et sonores projetées sur des écrans amovibles qui tombent des cintres et divisent momentanément (et symboliquement) le public du Vieux Colombier en deux parties opposées, à l’image de la division de la société française au bord de la guerre civile.

Les neuf acteurs, dont certains interprètent deux rôles, évoluent dans un seul et même décor : le bureau de la maire du XVIIIème arrondissement de Paris où se déroule un mariage très festif suivi de l’inévitable banquet. Décor qui moyennant quelques rapides changements à vue  devient le bureau du général de Gaulle à l’Élysée avec quelques épisodes décisifs de la naissance de la Vème République et de la fin sanglante de la guerre d’Algérie (de 1958 à 1961).

Donc, au début tout va bien. Madame la maire du XVIIIème, femme de tête (Sylvia Bergé) célèbre le mariage d’Alice Legendre (Pauline Clément) et de Karim Bakri (Nâzim Boudjenah), né en France d’un père algérien et d’une mère française. Dans l’assemblée, tous parents et convives, ont un lien personnel ou familial plus ou moins direct avec la guerre d'Algérie. L’ambiance est à la fête jusqu'à ce que le père de la mariée (extraordinaire Bruno Raffaeli), viticulteur dans le sud de la France, lâche la première bourde et mette le pied dans le nauséabond plat colonial. Quelques secondes plus tard, le même Bruno Raffaeli incarne avec la même crédibilité et la même verve le général de Gaulle en personne, lequel dans son bureau prend la mesure des « événements d’Algérie », entouré de ses deux fidèles conseillers, René Brouillet, son directeur de cabinet (Serge Bagdassarian) et le garde des sceaux, Michel Debré, qui deviendra son premier ministre (Eric Génovèse). 

Retour au banquet nuptial. La tension monte au fur et à mesure que, aidées par l’alcool, les langues se délient, révélant de pesants secrets de famille. Jusqu’au clash provoqué par le père de la mariée : « Quand repartez-vous en Algérie ? », demande-t-il tout naturellement à son gendre qui n’y a jamais mis les pieds. Un ange (ou plutôt un vieux démon) passe. Et un gouffre se creuse auquel les acteurs de la Comédie Française savent donner des profondeurs abyssales...

Le pouvoir prend l’eau

A cette violence en paroles répond la violence en actes qui se déchaîne en Algérie jusqu’au putsch des généraux d’avril 1961. Ce rapprochement entre deux événements à presque 60 ans de distance parle de lui-même. Aussi, le spectacle aurait pu faire l’économie de la métaphore de la fuite d’eau qui se déclenche dans la mairie du XVIIIème, au beau milieu du banquet, et de celle qui jaillit dans le bureau du général à L’Élysée, pour bien marquer le retour du refoulé et le pouvoir qui prend l’eau.

En revanche, il faut souligner l’habileté avec laquelle les deux auteures mettent en évidence le chemin parcouru par les femmes dans le même laps de temps pour accéder au pouvoir. Et ce à travers deux actrices et les deux personnages diamétralement opposés qu’elles incarnent. D’une part, la délicieuse Danièle Lebrun qui joue Yvonne de Gaulle, l’ombre muette du Général et véritable potiche, et  Catherine, la mère du marié, femme engagée dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie aux côtés de son compagnon, militant communiste algérien. Et d’autre part, Sylvia Bergé qui joue la maire très investie du XVIIIème arrondissement, et Irène, la secrétaire très dévouée et complètement effacée du même Général.

Il faut aussi souligner le travail préparatoire des deux auteures avec la troupe. A partir d’une trame générale, donnée en amont des répétitions, les acteurs ont carte blanche pour se lancer dans des improvisations sur la base de leur vécu, lesquelles sont retranscrites et reformulées ensuite, jusqu’à une forme définitive. De ce travail rend compte, entre autres, l’excellent Jérôme Pouly, qui joue le cousin de la mariée et qui, au terme de la soirée gâchée, tente de consoler le marié, effondré,  lui faisant valoir que les émigrés ne sont pas les seuls discriminés. Et de se lancer dans  un numéro sur la discrimination dont sont victimes… les rouquins comme lui ! Éblouissant autant qu’émouvant.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Paris Du 24/01/2019 au 10/03/2019 à 20h30 Comédie Française-Théâtre du Vieux-Colombier 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris Téléphone : 01 44 39 87 00/01. Site du théâtre

Les mardis à 19h

Les dimanches à 15h

Réserver  

Les Oubliés

de Julie Bertin et Jade Herbulot

Théâtre
Mise en scène : Julie Bertin et Jade Herbulot
 
Avec : Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Bruno Raffaelli, Jérôme Pouly, Serge Bagdassarian, Nâzim Boudjenah, Danièle Lebrun, Elliot Jenicot, Pauline Clément

Scénographie : Alice Duchange
Costumes : Camille Aït-Allouache
Lumière : Jérémie Papin
Vidéo : Pierre Nouvel
Son : Lucas Lelièvre
Collaboration à la dramaturgie : Valérian Guillaume

Durée : 2h10 Photo : © Raynaud de Lage