La Mexicaine est déjà descendue
Publié le 22 janvier 2019
Arrivée dimanche dans un Marseille regorgeant d’énergie pour découvrir une pièce pour le moins singulière au théâtre de la Criée, sur le Vieux-Port. Sous le nom intriguant de « La Mexicaine », cette création surprend sur toute la ligne.

Surprise d'abord visuelle, lorsqu’on découvre une salle parfaitement comble. Les Marseillais.e.s semblent s’être donné.e.s le mot pour découvrir cette création mise en scène par Carole ERRANTE, à partir d’un texte original de Perrine LORNE. On se faufile après avoir déniché tant bien que mal une place au fond de la salle, sur l’extrême côté droit. Pendant que tout le monde prend place, on prête l’oreille aux voix audios qui s’élèvent des micros secrètement placés côté jardin et côté cour. Des voix féminines et masculines semblent prendre la parole sur un seul et même sujet : la place et le rôle des hommes dans une société en pleine mutation intérieure. Ils y parlent de virilité, de violence, d’attentes fortes… Intrigués, on regarde le dossier de presse et découvre qu’il s’agit là d’un montage collecté par la metteure en scène auprès de publics de Marseille sous forme d’ateliers de théâtre et d’écriture. Mieux que ça, il s’agit même de la matière qui a alimenté le travail des comédien.n.e.s.

Format protéiforme

Deuxième surprise, sonore cette fois, lorsque la pièce s’ouvre sur une musique électronique tonitruante. Arrivée en fanfare des 5 comédiens qui, littéralement, déboulent d’une porte placée en fond de scène après plusieurs coups de feu. Notre attention est absorbée par les masques comiquement SM que portent les 3 hommes et les 2 femmes. Les visages sont cachés, les voix aussi : on les voit simplement répéter ensemble, harmonieusement, des gestes saccadés, chorégraphiés. Un jeune homme « beyoncéen » - même déhanché, même extravagance gestuelle, même force de voix - prend la parole au micro pour nous présenter ce qui s’annonce être un OTNI (Objet Théâtral Non Identifié).

Théâtre ? Oui, bien sûr, car il y a un texte qui pavient à déjouer les codes du théâtre avec des ruptures de style étonnantes. Commedia dell’arte ? Oui aussi car il y a toutes ces poses extravagantes que les comédien.n.e.s adoptent outrageusement quand ils parlent. Voguing ? Oui, complétement. Née dans les années 1970 dans les club gays, cette danse urbaine genderless est explorée au maximum sur la scène du théâtre de la Criée pour montrer qu’un homme et une femme, au-delà de leur statut socio-sexuel, restent des êtres humains avec tous, les mêmes états d’âme. Thriller ? Oui, avec cet homme de 32 ans qui voit sa virilité s’effondrer quand une mollesse phallique s’empare de lui face à une superbe russe. Série ? Oui, à la Dallas. Personnages haut en couleurs, splendides dans leur air catastrophé, paroles exagérément déclamées, remises en question existentielles, cris, soupirs, tentative de sexe et de meurtres, drames.

Voguing pride

Galerie loufoque

Un peu tout ça à la fois, La Mexicaine – non, ce n’est une femme mais une coupe de cheveux qui consiste à plaquer les mèches rebelles - nous donne à voir l’histoire d’une famille qui gère avec succès et moult magouilles une galerie d’art contemporain à Paris. La vieillissante matrone, superbement interprétée par Maurice Vinçon qui vocifère à merveille et sème une terreur jouissivement autocratique ; le fils, dandy gonflé d’un ego creux à qui revient la tâche ardue de vendre une œuvre à 100 000 €, ’interprété avec une force légère par Geoffrey Coppini; la fille, jouée par Anne Naudon, dans l’ombre de son frère porté en héro et que l’ambiguïté du jeu rend efficacement inquiétante ; une Russe, qui débarque un soir de vernissage pour retrouver un frère disparu et à qui est finalement confiée la mission de signer les œuvres d’un paternel disparu on ne sait où au Mexique. Asthmatique, claustrophobique, timide maladive, cette superbe plante interprétée par la charismatique Emma Gustafsson démêlera les névroses de cette famille avec une lucidité qu’on ne lui aurait jamais prêtée. Enfin, ce jeune homme, Axel Escot, qui s’avère un excellent conteur et un excellent praticien de twirling bâton.

Menée tambour battant, cette intrigue fait exploser en plein vol l’armure virile d’un homme que, lui et sa famille, ont pourtant si mis longtemps à construire. Derrière ce masque, que reste-il ? Un petit garçon effrayé par la gente féminine dès lors qu’elle a forte tête ; incapable de fermer le clapet de sa mère, qui, en a fait sa marionnette ; démuni quand son sexe ne veut plus fonctionner. Comme si un homme n’était rien sans ça. Comme si un homme, pour compenser cette perte tragique, n’avait alors d’autre choix que de s’emparer de la violence. En l’occurrence, un pistolet, objet phallique par excellence qui, lui, se tient droit, dur et menaçant et qu’il portera lamentablement dans ses mains à la fin de la pièce pour tuer symboliquement ces femmes qui l'étouffent.

La Mexicaine raconte l’effondrement du mâle hétérosexuel, vu par deux femmes de tête qui s’amusent à pulvériser les clichés sexistes pour nous mettre face à une évidence : l’absurdité même de leur persistance.

Cécile Strouk, envoyée spéciale de Marseille



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Marseille Du 18/01/2019 au 24/01/2019 à Ven, Sam, Mar, Jeu 20h, Mer 19h, Dim 16h Théâtre de la Criée 30, Quai Rive Neuve 13007 Marseille Téléphone : 04 96 17 80 00. Site du théâtre  

La Mexicaine est déjà descendue

de D'après "Chasse à l'homme" de Perrine Lorne

Théâtre
Mise en scène : Carole Errante, Compagnie la CriAtura
 
Avec : Geoffrey Coppini, Axel Escot, Emma Gustafsson, Anne Naudon, Maurice Vinçon

 

Assistanat à la mise en scène : Romane Pineau

Régisseur général, créateur sonore : Victor Pontonnier

Créateur lumière : Jean-Luc Passarelli

Scénographie : hibault Vancraenenbroeck

Costumière : Aude Amédéo

Durée : 1h30 Photo : © Agnès Maury  

Production : Compagnie la CriAtura