Publié le 24 novembre 2018
Marina Hands et Audrey Bonnet incarnent avec une énergie sidérante deux sœurs qui s’empoignent verbalement à la mort de leur mère. Une performance vocale et scénique remarquable.

« Tu ne viens pas sur mon lieu de travail ! », hurle la première en déboulant sur la scène. La seconde s’arrête dans son élan, une valise à la main. Elle ne tarde pas à répliquer donnant le branle à une impitoyable empoignade verbale qui, une heure et demi durant, retentit dans les Bouffes du Nord. Un règlement compte saignant entre deux sœurs dont l’idée est venue à Pascal Rambert pendant la répétition de la scène où les deux mêmes actrices jouaient deux sœurs s’empoignant dans Actrice, son spectacle précédent, créé dans ce même théâtre (http://www.ruedutheatre.eu/article/3771/actrice/) l’an dernier. Cette fois, elles portent leur vrai prénom, l’aînée est Marina (Hands), celle qui était l’héroïne de Actrice,  et Audrey (Bonnet), sa cadette.

Le « lieu de travail » en question est vide, juste un pupitre dans un coin et des chaises colorées empilées, que Marina va mettre en place pendant le spectacle pour préparer une conférence, et dont elles se servent au besoin comme bouclier. Car aussi violentes et passionnées soient-elles, les deux sœurs prennent toujours soin de ménager une distance entre elles, afin sans doute de ne pas en venir aux mains (et aux cheveux). Ou alors brièvement, furtivement,  comme si elles se brûlaient au contact l’une de l’autre dans la névrose qui les consume.

Elles sont les deux seules enfants d’un couple d’intellectuels aisés, plongées ici dans des circonstances particulières qu’affectionne Pascal Rambert : la mort de la mère, qui vient de succomber à une longue maladie qui l’a fait cruellement souffrir, apprend-on. Audrey sait que sa sœur a accompagné la mère pendant ce passage, alors qu’elle n’était pas là parce que, dit-elle, « tu ne m’as pas prévenue ! ». Et la question de revenir, lancinante, tout au long de la pièce, « pourquoi tu ne m’as prévenue ? ». Dans une forme de paranoïa qui va crescendo, Audrey se persuade qu’il s’est dit, dans les dernier moments entre la mère et sa sœur, des choses importantes. L’autre répond qu’elle a envoyé un SMS et qu’Audrey doit s’en prendre à son opérateur si elle ne l’a pas reçu. Qui croire ?

Coups bas

Chacune tourne à distance autour de l’autre comme sur un ring où les mots remplaceraient les coups. D’ailleurs chaque mot est un coup - plus ou moins bas – porté à l’autre. Ce n’e sont pas les sujets de contentieux qui manquent, à commencer par leur relation respective aux parents et la compétition permanente pendant leur enfance-adolescence. Autre sujet privilégié : le travail de l’une dont l’autre se gausse, Audrey sans aucun respect pour l’engagement humanitaire de Marina, laquelle n’a que mépris pour le métier de plume de sa sœur. Au registre des coups bas, il y a bien sûr leur vie amoureuse : Marina se moque sans vergogne de l’ex d’Audrey; de son côté, Audrey prétend que l’amie de sa sœur, Annabelle, est venue se plaindre auprès d’elle du mauvais traitement qu'elle lui inflige.

Le seul moment de répit (on n’ose parler de paix), elles le trouvent dans l’écoute d’un morceau de musique techno, à fond les manettes, chacune avec dans l'oreille un écouteur relié au même ipod d’Audrey. Instant de grâce éphémère où la tension se relâche, les deux sœurs  s’effleurent en dansant, se rejoignent presque en se déhanchant. Trêve de courte durée, les invectives ne tardent pas à repartir de plus belle, jusqu’à atteindre parfois ce qui parait un point sans retour. A lire Pascal Rambert, cette violence n’exprime « qu’une seule chose : l’amour qu’elles se portent ». On aimerait en être aussi sûr.

Alternativement les deux actrices se lancent dans de longues périodes oratoires, parfois criées à un niveau sonore tel qu’elles en deviennent inaudibles, tirades manifestement épuisantes pour elles comme pour nous. Au-delà de l’incroyable énergie qu’elles déploient et de la performance orale remarquable, transparait un texte très écrit. Un peu trop écrit.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Paris Du 23/11/2018 au 09/12/2018 à 2Oh30 Théâtre des Bouffes du Nord 37 bis, boulevard de la Chapelle, 75010 Téléphone : 0146073450. Site du théâtre

Tournée
22 janvier 2019 / Panta, Théâtre de Caen

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Soeurs

de Pascal Rambert

Théâtre
Mise en scène : Pascal Rambert
 
Avec : Audrey Bonnet, Marina Hands

Costumes : Anaïs Romand
Assistante à la mise en scène : Pauline Roussille
Répétitrice : Hélène Thil
Régie générale : Alessandra Calabi
Régie lumière : Thierry Morin

Durée : 1h30 Photo : © Pauline Roussille