Publié le 18 avril 2017
Cette année, le festival RING prend un virage radical. Celui du numérique. Une semaine intense d’expériences nouvelles sous le soleil caressant de Nancy, à fouler ses ruelles pavées et ses lieux les plus emblématiques, dont la Manufacture et la majestueuse place Stanislas.

Haut lieu de l’innovation théâtrale porté par son charismatique directeur, Michel Didym, la Manufacture est à l’initiative du festival RING, qui se déroule du 12 au 20 avril 2018. Cheveux un peu fous, voix de ténor et rythme discursif hors norme, l’homme de théâtre rencontré la première fois à la Mousson d’été (autre festival qu’il a créé) insuffle un souffle résolument digital à cette sixième édition. Il signe d’ailleurs la direction artistique du spectacle le plus marquant de notre séjour express à Nancy. Dans le cadre du projet « European Theater Lab: drama goes digital », la Manufacture s’est associée au Staatstheater Karlsruhe (Allemagne) et au Marjanishvili Theatre (Georgie) pour co-produire un « spectacle déambulatoire interactif ». Et surtout inédit : Stage Your City.

Zygmagoramania

Lundi 16 avril, un peu avant 14h, nous nous retrouvons à la Manufacture pour ce qui s’annonce l’expérience à ne pas manquer du festival. On nous demande de télécharger une application : zygmagora. Après un tohu-bohu dû à l’ignorance, résistante ou maladresse de certain.es. à l'idée d'un théâtre digital, mais aussi dû à quelques problèmes techniques, nous parvenons presque tous à installer l’appli sur nos smartphones.

Lorsqu'on l'ouvre, une image énigmatique apparaît sur l’écran avec un symbole : « Z1 ». Nous rejoignons l’une des salles obscures de la Manufacture, équipés d'un casque audio. Nous nous installons debout en cercle, autour d’écrans installés en cercle eux aussi, et des néons au plafond, qui projettent par intermittence une lumière diaphane. Une voix s’élève, celle de Bruno Ricci, comédien hautement apprécié pour ses nombreuses lectures à la Mousson et plus récemment pour son interprétation dans Comparution Immédiate au Théâtre du Rond-Point.

Après une légère confusion face à l’absence physique du comédien, nous comprenons qu’il parle depuis ces petits écrans via des images préalablement filmées. Il nous plonge en 2077, dans un monde anesthésié par l’utilisation abusive du numérique, et contrôlé par Zigmagora. Un empire qui, sous couvert de facilitation existentielle à travers les technologies, a pulvérisé deux fondamentaux de l'humanité : la liberté et la mémoire. Un autre et encore un autre personnage interviennent à l’écran, poursuivant ce récit anxiogène où nous est assignée une mission : celle de retrouver, dans la ville de Nancy, des traces de cette humanité perdue. Durant ce préambule, quatre personnages aussi intrigants que réels, vêtus d’un jogging et pull à capuche rouge, blanc, vert ou bleu, avec un foulard sur la bouche, déambulent silencieusement entre les spectateurs et à travers ce cercle d’écrans numériques.

Digithéâtralisons-nous !

Parcours spatio-temporel

La zone « Z1 » préalablement signalée sur nos smartphones correspond au groupe que nous intégrons et qui doit suivre l’homme en rouge. L’application se met alors en route : un GPS nous indique un parcours à suivre et une première destination à atteindre. Pendant plus d’une heure, nous le suivons attentifs, en quête d’indices dans plusieurs lieux clés de Nancy. Dont la bibliothèque, d’où nous accédons par la salle des archives, normalement fermée au public.

Chaque destination est le prétexte pour des saynètes enlevées, tour à tour interprétées par Bruno Ricci, Benoit Fourchard, Julia Gay, Nadine Ledru, Yves Storper et Emeline Touron. L’un interprète un homme esseulé en quête d’une love affaire à la carte, l’autre un professeur de neurosciences qui parle d’éternité, l’autre encore une employée traquée par une entreprise nihiliste, l’autre enfin une psychotique recluse dans un donjon, devenue paranoïaque après son vote pour la promesse Zygmagora. Le point commun de ces personnages réside dans cette puce verte collée à leur tempe droite, qui guide, calcule, prévoit, anticipe, détermine leurs gestes et pensées.

De notre côté, nous suivons ces tribulations en direct et sur nos smartphones. Le casque diffuse des voix qui racontent l’histoire de cette humanité perdue et les conséquences désastreuses d’une trop forte technophilie ; l’application, quant à elle, nous enjoint à faire des selfies, à répondre à des questions existentielles en un mot ou encore à visionner certains personnages numérisés.

Sans vous en dire davantage sur le déroulé de ce spectacle, nous tenons à féliciter l’ingéniosité intellectuelle, dramaturgique et technologique de Stage Your City. Cette expérience dystopique, visuelle et auditive est vécue avec une intensité telle que nous finissons par être désorientés dans ce qu’il faut voir, écouter ou entendre. Dénonciation maligne de ce multitasking malsain engendré par le numérique.

Dans la peau d’un détenu

La proposition d'après fut tout aussi convaincante : Les falaises de V. propose de passer 45 minutes dans un espcae de la Manufacture. Entassés dans un couloir obscur, un comédien nous appelle noms par noms avant de nous faire entrer dans une salle occupée par neuf lits de fortune. Sur ces lits, sont posés un casque audio et un masque de VR (Virtual Reality). Le même homme nous demande de nous allonger et de nous équiper.

D’abord dans la pénombre, nous nous « réveillons » dans un autre lit, virtuellement réel, un lit d’hôpital peut-être, dans une chambre dépersonnalisée, face à une porte. Nous sommes dans la peau d’un personnage à qui on explique les enjeux d’une opération chirurgicale. Une ablation des yeux qui lui permettrait de purger ses peines pour retrouver cette femme assise près de nous, les larmes aux yeux. En fait, nous sommes ce prisonnier manipulé, pris dans les affres d'un dilemme cornélien : celui de choisir de perdre la vue pour recouvrer sa liberté. Paradoxe œdipien qui porte en lui une charge tragique importante.

Nous ressentons un fort malaise à être dans la peau de ce détenu dont nous ne connaissons pas le "crime". Presque une sensation de nausée. L'impact de cette identification est permis grâce au jeu des acteurs projeté dans notre cerveau et à la qualité technologique de l’installation. Seul regret : que l’expérience ne nous permette pas d’être l’avatar « vivant » de ce condamné pour nous laisser le choix à nous, spectateurs, entre liberté aveugle ou enfermement voyant.

Ces deux expériences signent l’audace d’un festival qui n’hésite pas à tenter de nouvelles formes théâtrales. Pour le plus grand malheur d’un public encore récalcitrant à la fusion entre numérique et théâtre : et pour le plus grand bonheur d’un public qui, comme nous, est ravi de rompre avec l’ennui du théâtre « classique » au profit du ludique intellectuel propre au théâtre numérique.

Cécile Strouk, envoyée spéciale de Nancy



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre