Publié le 30 mars 2018
Deuxième venue au Studio-Théâtre de Stains pour une création inédite de Mohamed Kacimi sur les histoires (réelles et intérieures) de six femmes en prison.

Nous avons découvert le charme du Studio-Théâtre de Stains (ancien cinéma) l’année dernière, à l’occasion d’une création poétique de Marjorie Nakache sur le rêve, directrice artistique du Studio de Stains. Nous y retournons cette année pour la retrouver comme metteure en scène et comédienne. La pièce à laquelle nous avons assisté en ce début d’après-midi printanier fut imaginée à son initiative par le truchement d’une plume qu’elle aime, celle de Mohamed Kacimi. Elle a souhaité qu’il traite d’un sujet sensible : les femmes en prison, en l’occurrence celle de Fleury-Mérogis.

L’écrivain et dramaturge algérien s’est prêté au jeu avec « la nécessité de prendre en compte le réel pour créer », selon les dires de Marjorie Nakache. Sur scène, six personnages. Une galerie de femmes enfermées dans une « maison » qui se retrouvent chaque jour dans la bibliothèque tenue par Barbara (Marjorie Nakache, justement). Les délimitations de cet espace clos sont représentées par des néons aussi lumineux qu’infranchissables qui intègrent les frontières d’une porte, par laquelle les entrées et les sorties se font. Sur les côtés, deux rangements contiennent une masse de livres a priori uniformes et pourtant personnalisés par les comédiennes au cours de la pièce.

Au-delà du sujet de l’enfermement dont il est question, la pièce de Mohamed Kacimi rend hommage à la lecture et au théâtre. Ces femmes, plus ou moins cultivées, en tout cas alphabètes, sont attirées par cet espace d’évasion psychique. Même si la plupart n’y va que pour se plaindre ou se confier, elles finissent toutes par parler de livres. D’un livre en particulier, qui occupe une place primordiale lorsqu’arrive un sixième personnage propulsé là sans raison apparente, si ce n’est une chute sociale et une séparation forcée avec sa fille adolescente. Pour l’aider à se connecter à distance à sa fille, la troupe décide de revisiter un texte d’Alfred de Musset, « On ne badine pas avec l’amour », en désignant deux d’entre elles pour jouer les rôles de Camille et de Perdican. Elles décident de concert de filmer ces séquences avec un Iphone dérobé pour les envoyer ensuite à la descendance de la nouvelle détenue. 

Rêver au-delà des murs

Un choix symbolique qui évoque les trois sujets au cœur de la vie de ces prisonnières. L’amour, avant toutes choses ; avec l’amour, le rêve ; et avec le rêve, la croyance. Pour ces femmes qui se considèrent comme des « trous de mémoire », elles ressentent la nécessité de croire en quelque chose : en la religion, en leurs rêves, en la puissance des mots, en l’humour. Et en ce dîner de Noël pantagruélique qui n’existe que dans un imaginaire collectif où le ravissement est de mise. Pour éloigner leur triste réalité. Qui d’ailleurs doit être tue. Voire tuée.

En filigrane, elles racontent chacune à leur tour - si ce n’est cette mystérieuse Barbara, bien peu bavarde sur elle-même - la raison de leur présence ici. Fait étonnant : elles sont toutes là « parce qu’elles n’ont rien fait ». C’est-à-dire qu’elles ont en effet commis un délit mais sans le vouloir. L’une a poignardé son violeur ; l’autre a étouffé un mari qui la battait ; une autre encore a arrêté la machine qui tenait en vie son mari accidenté. Bref, des victimes des hommes.

« Les femmes ne sont pas censées aller en prison », dit le texte. Affirmation qui laisse dubitatif : pourquoi ne sont-elles pas censées aller en prison ? Pourquoi la violence d’une femme serait-elle systématiquement liée à l’homme ? Pourquoi ne serait-elle pas possible dans un geste indépendant ? Ces interrogations soulèvent un point qui nous a gêné : une vision assez genrée des hommes, « menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels », et des femmes, « perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ». Deux citations de Musset qui semble être corroborées. Comme l’est aussi cette union hétérosexuelle, perçue comme le Graal : « Mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux ».

À l’exception de ce « genrage » excessif, la performance des actrices est réussie. Elles s’écoutent, dialoguent, s’engueulent, s’embrassent, déployant autant de force que d’humour. Nous retenons ces moments de théâtre dans el théâtre hilarants durant lesquels la pièce de Musset est interprétée via une large gamme de registres. Mention spéciale pour Gabrielle Cohen et sa grande aisance scénique.

Pour les Parisien.ne.s, sachez que la pièce reviendra sur les planches du Théâtre 13 en fin d’année. À vos agendas. 



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Stains Du 29/03/2018 au 13/04/2018 Studio Théâtre de Stains 19 Rue Carnot, 93240 Stains Téléphone : 01 48 23 06 61. Site du théâtre  

Tous les rêves partent de gare d'Austerlitz

de Mohamed Kacimi

Théâtre
Mise en scène : Marjorie Nakache
 
Avec : Jamila Aznague, Grabrielle Cohen, Olga Grumberg, Marjorie Nakache, Marine Pastor, Irène Voyatzis
Durée : 1h30 Photo : © DR