Publié le 26 mars 2018
Deuxième édition pour le festival des Émancipéés, encore plus créatif, plus audacieux, plus sympathique. Notre plus grand régal culturel de ce début d’année, voire – osons (déjà) le dire – de toute l’année.

Nous avons découvert Les Émancipées l’année dernière. C’était une première pour tout le monde. Pour nous, journalistes ; pour Ghislaine Gouby, directrice de Scènes du Golfe, et Arnaud Cathrine, conseiller artistique sur le festival ; pour les invité.e.s, parmi lesquel.le.s Virginie Despentes, Delphine de Vigan, la Grande Sophie, Camélia Jordana ; et pour la ville de Vannes, pleine de charmes.

Valse des mots

Face au succès retentissant – critique et public – de cet événement littéraire, musical et libertaire, notre participation à la deuxième édition allait de soi. D’autant plus que cette année, la recherche de formes alternatives et hybrides y est encore plus forte.

« Avec Les Émancipées, nous laissons carte blanche aux artistes pour qu’ils s’accordent la liberté de se réinventer, de se régénérer, de pousser les murs », précise Arnaud Cathrine, conseiller artistique sur le festival, aussi auteur (près de trente livres à son actif), interprète (de ses propres textes), chanteur et pianiste (Frère Animal), scénariste (six films à son actif dont le dernier, Carré 35 d’Éric Caravaca) et programmateur littéraire (Les correspondances de Manosque, Tandem à Nevers). De son côté, Ghislaine Gouby estime avoir accompli sa mission de vie culturelle avec ce festival, qui réunit tout ce en quoi elle croit : la liberté, l’émancipation, l’égalité et la pluridisciplinarité.

Un an plus tard, nous re-voici donc dans le train à destination de Vannes pour profiter de quatre jours de festival. Joie et bonheur, bien qu’il semblerait que nous soyons déjà passés à côté deux spectacles « magiques ». Le premier de Raphaële Lannadère, chanteuse connue sous le nom de scène « L » (déjà invitée l’année dernière), qui narra sa relation intime avec Barbara, sur des airs pianistiques de Babx et dans une mise en scène du bien-aimé Thomas Jolly. Le deuxième, de Christophe, le chanteur, qui proposa un seul en scène charismatique.

Bon, nous faisons le deuil de ces ratages afin d’accueillir, l’esprit libre, la création de notre première soirée à Vannes, dans l’une des salles (800 places) du Palais des Arts et des Congrès (où ont lieu la plupart des spectacles), complexe à l’architecture germanique étonnante.

Douceur des mots

Jeanne Cherhal ouvre le bal de nos festivités : sur la scène aux éclairages intimistes décorée d’un seul piano à queue, l’artiste originaire de Nantes chante quelques-unes de ses chansons et nous raconte des histoires. Celles des mots qui l’ont marquée, soit par leur exotisme, leur sonorité, leur subtilité ou leur charge émotionnel. Un abécédaire qui témoigne de son amour infini pour la langue française, qu'elle caresse, malmène, décortique à l’envi. Avec élégance, humour et bienveillance. C’est doux.

Aussi doux que le concert auquel nous assistons le lendemain. Celui d’Albin de la Simone, une redécouverte là-aussi, pour nous qui classions ces artistes français dans la catégorie un peu chiant. Avec un humour subtil, une timidité créative et des paroles bien senties, il nous a offert un concert semi-acoustique, « bio » pour reprendre son terme. Sur une scène plus petite que sa comparse (300 places), il s’est entouré d’un percussionniste, d’une violoncelliste et d’une violoniste. Il a choisi d’être le seul à être sonorisé, préférant laisser brut le son des autres instruments. Un choix parfaitement adapté à l’atmosphère de confessions intimes impulsé à ce concert ; lui aussi raconte des histoires, souvent d’amour, avec un sens inné de la narration et… de la chute.

Magie des mots

Notre troisième ravissement du week-end eut lieu le dimanche, à la Lucarne, salle plus lointaine située dans le quartier « ruppin » de Vannes, selon les dires du directeur adjoint des lieux, le sympathique Olivier Leclair. Ce soir-là, est proposé un seul en scène émouvant, de et par Pascal Greggory. Le comédien à la théatrographie brillante refait vivre, pendant plus d’une heure, Patrice Chéreau à travers de nombreux écrits, publics ou privés, articles, livres, lettres ou cartes postales.

Lorsqu’on interview l’artiste au sortir de sa création acclamée par un public unanime, il confie avoir voulu faire « entendre une autre langue » de Chéreau, plus proche de la réalité partagée à ses côtés : « sensorielle », « humaine », « sensible ». Nous acquiesçons vivement car en effet, cette puissante simplicité des mots associée à une analyse si pertinente de la co-responsabilité entre metteur en scène et acteurs, nous donne à voir un être plein de modestie, intègre, passionné et « profond » - mot qui revient à moult reprises pour montrer ô combien le grand metteur en scène souhaitait aller au plus profond de l’être, guidé par un sens aigu de l’exigence.

Lorsqu’on l’interroge un peu plus tard sur son rapport au théâtre, il se montre hésitant. « Il y a un avant et un après Chéreau ». Pascal Greggory n’a pas encore trouvé celui qui pourrait le remettre sur la selle théâtrale, bien qu’il reconnaît la puissance de certains metteurs en scène actuels tels que Thomas Jolly ou Simon Stone. En attendant, il se réapproprie la scène à sa manière, comme pour se réconcilier doucement avec ce moyen d’expression qu’il qualifie de « vertigineux » (vertige qui se prolongera lors d’une tournée nationale et internationale).

Sans être aussi exhaustifs, nous parlerons aussi de la création littéraire et musicale proposée par Arnaud Cathrine et Florent Marchet autour de la relation fervemment platonique entre Cocteau et Raymond Radiguet ; des Siestes Acoustiques de Bastien Lallemant portées par la voix cristalline de Maissiat ; de l'érudition de Christophe Conte, journaliste aux Inrocks, sur la vie, l’œuvre et le mystère (Étienne) Daho ; de ces « grands entretiens » qui font revivre, le temps d’une demi-heure insolite, des grandes figures littéraires tel que Georges Simenon, séducteur hors pair aux 10 000 femmes ; ou encore de ce bal littéraire du samedi soir qui réunit plusieurs auteurs dont Nathalie Fillion (découverte à La Mousson d’été, à Pont-à-Mousson) et Samuel Gallet (découvert au festival Prise Directe, à Lille) sur un sound system inspiré.

D’autres propositions nous ont laissé plus dubitatifs, comme la lecture musicale de Alice Zeniter, Prix Goncourt des lycéens pour son roman « L’art de perdre », jugée trop absconse dans son fond et trop virulente dans sa forme. Remontons donc d’un demi-ton pour oublier ce bémol et féliciter, applaudir, remecier la qualité d’un festival aussi exigeant que chaleureux.

Cécile Strouk, envoyée spéciale de Vannes 



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