Publié le 10 mars 2018
Alain Françon met en scène « Un Mois à la campagne », pièce méconnue de Tourgueniev oscillant entre drame de la campagne russe et vaudeville parisien. Une pléiade d’acteurs se prêtent au (double) jeu, menée par le couple Anouk Grinberg/Micha Lescot.

Drame russe ou vaudeville du boulevard parisien ? Phèdre, Bovary ou Mimi, le personnage principal, Natalia Petrovna, femme mûre embarquée dans des émois amoureux par le tout jeune précepteur qui déboule dans la villégaiture dorée où toute sa famille passe les vacances ? On hésite sur les étiquettes à donner à ce Mois à la campagne jusqu’à ce que, à mi-parcours, la balance penche définitivement du côté du boulevard. Dans sa mise en scène, Alain Françon appuie nettement de ce côté-là mais sans gros sabots, dans la nouvelle traduction, alerte, moderne mais pas trop, de Michel Vinaver.

Tourgueniev, lui-même, plus connu pour son œuvre romanesque, hésitait à qualifier la pièce publiée en 1869, alors qu’il vivait depuis vingt-cinq ans à Paris dans le sillage du couple Viardot, dont il aimait éperdument l'épouse cantatrice, et qu’il fréquentait tout ce qui comptait sur la scène littéraire parisienne. Découragé par la censure et l’incompréhension de la critique, il avait d’ailleurs définitivement renoncé au théâtre et parlait d’Un Mois à la campagne comme d’un « récit dialogué ». Ce n’est qu’à titre posthume, lorsqu’elle fut montée par Stanislavski en 1909, que Tourgueniev fut adoubé comme dramaturge, prédécesseur de Tchekhov.

Tout dans la mise en scène, les costumes et les décors de la pièce fleure bon le XIXème siècle et son hyper-sensibilité au moindre mouvement de la nature, physique et humaine. Nous sommes bien enfermés dans une datcha délicieusement désuète de la campagne russe sans aucune ouverture sur l’extérieur. Mais il se trouve toujours quelqu’un qui fait pénétrer de grande bouffées d’extérieur, évoquant la qualité de la lumière, la forme d’un nuage, comparant le feuillage d’un chêne et d’un bouleau…  Entre scènes de la vie tranquille et éclats d’une rare intensité la pièce connaît de brusques accélérations qui prêtent parfois à rire tant elles nous prennent de court.

Poses et pâmoisons

La maisonnée, qui a pour épicentre un canapé en rotin où tout se noue et se dénoue, a pour pivot la maîtresse de maison, Natalia Petrovna, femme mûre qu’on sent prête à toutes les aventures sentimentales. En phase avec Alain Françon, sous la direction de qui elle a beaucoup travaillé, Anouk Grinberg se coule dans ce moule inattendu et se prête avec malice au jeu du vaudeville, exagérant les poses et les pâmoisons.

Entre un mari toujours absent et un confident à sa botte, Rakitine (formidable Micha Lescot), vrai sigisbée, ami de cœur du mari, le train-train est bousculé par l’arrivée du jeune et beau précepteur, Belaïev (Nicolas Avinée, touchant de gaucherie). Engagé l’été pour parfaire l’éducation du fils de famille, le garçon déclenche bien malgré lui une tempête en chambre qui va le laisser pantois. Car non seulement Natalia défaille pour lui, mais aussi sa pupille, Véra, perçue au début de la pièce comme une gamine inoffensive et évoluant ensuite en dangereuse rivale brusquement sortie de sa chrysalide.

Bien sûr, il y a une poignées d’autres personnages et intrigues secondaires sans lesquels la pièce n’aurait pas ce parfum de théâtre russe si séduisant : la mère du mari qui veille au grain, le médecin très raisonnable qui drague la gouvernante et emporte le morceau, le vieux célibataire riche et timide qui lorgne sur Véra et dans le giron duquel elle va se jeter en désespoir de cause. Quant au triangle central, chacun va se retrouver à la case départ : Rakitine s’éclipsant avec beaucoup d’élégance, Belaïev retournant à ses chères études moscovites et Madame retrouvant – à contrecœur – son ordinaire.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Paris Du 09/03/2018 au 28/04/2018 à 20h30 Théâtre Dézajet 41 Boulevard du Temple 75003 Téléphone : 0148875255. Site du théâtre Réserver  

Un Mois à la campagne

de Ivan Tourgueniev

Théâtre
Mise en scène : Alain Françon
 
Avec : Nicolas Avinée, Jean-Claude Bolle-Reddat, Laurence Côte, Catherine Ferran, Philippe Fretun, Anouk Grinberg, India Hair, Micha Lescot , Guillaume Lévêque

Décors : Jacques Gabel
Costumes : Marie La Rocca
Lumières : Joël Hourbeigt
Musique : Marie-Jeanne Séréro
Création sonore : Léonard Françon
Création coiffures et maquillages :
Cécile Kretschmar
Assistante à la mise en scène :
Maryse Estier

Durée : 2h Photo : © Michel Corbou