Publié le 13 février 2018
« Poussière », créée et mise en scène par Lars Norén à la Comédie française, réunit dix vieillards dans un tableau très noir de la fin de vie. La mise en scène pointilliste met en évidence l’excellence des acteurs.

« Tu es poussière et tu retourneras poussière… ». Le titre de la dernière création de la Comédie française fait inévitablement penser à cette sentence de la Genèse. Pièce de saison en cette période des Cendres, pièce sinistre, donc, quoique traversée d’éclairs d’humour avec des traits du genre « On met plus longtemps à mourir ici qu’à l’opéra ! ». Cette réflexion, c’est C qui l'a faite, soit la blonde anorexique et pleine de tics, toujours à côté de la plaque, jouée par la formidable Anne Kessler.

On l’a compris, les dix vieillards plus ou moins audibles qui peuplent la pièce du suédois Lars Norén ne portent pas de nom mais sont désignés dans le générique par une lettre de l’alphabet. Est-ce à dire qu’ils sont interchangeables ? Pas du tout, ils ont tous un comportement et un passé bien individualisés que la pièce dévide par petites touches, comme autant de poussières insignifiantes. Chacun avec ses obsessions, ses manies, ses douleurs, ses traumas, ses impudeurs, ses silences mais tous également obnubilés par l’idée de la mort. 

Après Pur écrit et mis en scène par Lars Norén au Théâtre du Vieux Colombier en 2009, Poussière est sa deuxième création pour la Comédie française, salle Richelieu cette fois. Avec une brochette de sociétaires et de pensionnaires pas de prime jeunesse, certes, mais de haute volée. Et une mise en scène pointilliste très aboutie qui se focalise tour à tour sur chacun des personnages sans négliger la vision d’ensemble. D’inspiration très nordique, luthérienne même, la pièce est frappée au coin d’un désespoir sans rémission qui serait accablant s’il n’était traversé de traits surréalistes dans le texte comme dans la mise en scène toute cinématographique qui distille quelques surprises. 
Lars Norén ne fait pas mystère de son âge : il a 73 ans et confie à Eric Ruf, le patron de la maison, avoir attendu d’être suffisamment âgé pour écrire sur la vieillesse. Paradoxalement, il a plutôt tendance à noircir le tableau, à vieillir ses personnages tous frappés de sénilité précoce, relevant plus du quatrième âge que du troisième. Ainsi A, dont le père vient de mourir à 94 ans, et qui est dans un état de déchéance physique et psychique très avancé au point de finir tout nu sur scène. Rôle sidérant tenu avec un total engagement par Hervé Pierre.

Ce qui rassemble ces dix vieillards au bout d’une course terrestre exténuante, ce sont les vacances sur un plage jonchée de détritus, coincée entre les ailes d’un complexe hôtelier miteux où ils se retrouvent chaque année pour une semaine. Ils sont touristes récurrents, passagers fugitifs d’une vie totalement dépourvue de charme. Ils n’ont pas les moyens de s’offrir plus de luxe ni de confort que ces chaises métalliques pliantes qu’ils déplacent au gré des mouvements de la mer invisible qui leur lèche les pieds.

Cortège expressionniste de figures

La mise en place est un peu laborieuse mais un mouvement choral finit par s’enclencher et, à mesure que la pièce avance, une sorte de fascination s’installe pour ce cortège expressionniste de figures tragi-comiques. Par intermittences, leur parviennent des échos des tragédies du monde contemporain. Comme cette mendiante avec bébé, venue d’ailleurs, qui traverse le champ de temps à autre, cruellement houspillée par ces vieillards égoïstes, indifférents.

Sans s’écouter les uns les autres, ils lâchent de saisissantes confidences qui réchauffent à blanc les souffrances de leur vie présente et passée. Comme B, jouée par Dominique Blanc, la plus audible de tous, mariée avec A, qu’elle affirme tout à trac n’avoir jamais aimé et dont elle raconte en termes très crus les pénétrations nocturnes subies comme autant de viols. Ou encore H (Martine Chevallier) qui ronge sans cesse une cuisse de poulet et qui a une fille handicapée mentale au doux nom de Marilyn. Merveilleusement jouée par Françoise Gillard, cette fille est la seule trace de jeunesse, voire de vie, présente sur scène.

Avec une innocence désarmante Marilyn prend la main des vieillards et les mène progressivement un à un à cette porte qui s’ouvre côté jardin et qui les attire irrésistiblement. On les revoit ensuite derrière le rideau de tulle du fond de scène, mince voile qui sépare le théâtre de leur vie terrestre de l’autre, celui d’après. Là, ils retrouvent leurs chers disparus, ce qui donne lieu à de très beaux tableaux, pleins d'émotions. Plus belle la mort ? On voudrait le croire.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Paris Du 10/02/2018 au 16/06/2018 à 20h30 Comédie Française, Salle Richelieu 1 Place Colette, 75001 Paris Téléphone : 08 25 10 16 80. Site du théâtre

Matinées à 14h

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Poussière

de Lars Norén

Théâtre
Mise en scène : Lars Norén
 
Avec : Martine Chevallier, Anne Kessler, Bruno Raffaelli, Alain Lenglet, Françoise Gillard, Christian Gonon, Hervé Pierre, Gilles David, Danièle Lebrun, Didier Sandre, Dominique Blanc, Matthieu Astre, Juliette Damy, Robin Goupil, Alexandre Schorderet.

Traduction : Aino Höglund et Amélie Wendling
Scénographie : Gilles Taschet
Costumes : Renato Bianchi
Lumière : Bertrand Couderc
Son : Léonard Françon
Travail chorégraphique :
Glysleïn Lefever
Collaboration artistique : Amélie Wendling

Durée : 2h10 Photo : © Brigitte Enguérand