Publié le 9 février 2018
Le Lucernaire présente un texte subtilement tressé de Brian Friel, dramaturge irlandais qui nous conte l’existence bohême d’un guérisseur en perdition. En trois volets, parfaitement orchestrés.

C’est fou comme certains comédiens peuvent en imposer. Xavier Gallais a l’étoffe de ceux-là. Au départ assis, quasi recroquevillé, sur l’une des treize chaises colorées de la petite scène du Paradis (Lucernaire) mise en vie pour l’occasion par Benoît Lavigne, il apparaît dans une demi-pénombre. Sa voix, profonde, habitée, s’élève dans une logorrhée obsessionnelle articulée autour des noms de villages irlandais traversés durant sa carrière « d’artiste ». Il agit en tant que guérisseur par l’imposition de ses mains sur des infirmes pour, miraculeusement, les sauver de leurs maux.

Celui qu’on appelle aussi « le fantastique » se nomme plus communément Francis Hardy, ou Frank pour les deux intimes qui le fréquentent. Sa compagne, Grace, qu’il dénigre à sa façon tout en vivant une relation avec elle ; et son impresario, Teddy, aristocrate qui le suit à chacun de ses pas alors même qu’ils vivent une vie désargentée.

Pendant 30 minutes, cet homme abîmé se confie sur cette existence itinérante ponctuée d’alcoolisme chronique, d’un pouvoir de guérison dont lui-même doute et de ce mépris global ressenti à l’égard de ceux qui l’entourent ou qu’il rencontre. Xavier Gallais incarne la lassitude de ce personnage à merveille grâce à une voix traînante qui joue aussi bien l’absence que l’omniprésence : il semble se parler à lui-même autant qu’il semble avoir besoin de nous, spectateurs, pour libérer sa parole. Tour à tour, ses yeux se ferment longuement puis s’ouvrent, brutalement, comme saisis d’une passion fiévreuse et il nous regarde attentivement, un par un, dans des déplacements lents, mesurés. Il occupe toute la scène et tout l’espace. Parfois seulement, il s’anime, faisant des chaises ses compagnes de jeu.

Après ces confessions où il disparaît, à nouveau dans la pénombre, nous rencontrons Grace, sa femme, interprétée par la tout aussi douée Bérangère Gallot. Dans une autre énergie, plus folle, plus instable, elle nous conte sa vie passée au côté de cet homme qu’elle aime et déteste passionnément.

Assise, avec un accordéon duquel elle joue parfois de manière mélancolique, elle nous raconte sa vérité : elle n’est (pas que) la femme soumise, passive et dévouée que décrit Francis Hardy, elle a aussi une âme, un avis critique, des idées, une souffrance. Et c’est ce qu’elle exprime devant nous, avec une fragilité émouvante, dans cette robe simple et ce naturel confondant.

Arrive ensuite, en guise de troisième tableau, l’impresario Teddy. Un homme qui dénote par son énergie et cette tenue colorée, augmentée d’un nœud papillon. Il raconte la même histoire que ce que l’on connaît déjà mais de son point de vue d’homme d’affaires sensible, féru de Fred Astaire et d’artistes talentueux. Dans ce rôle vivace, Hervé Jouval propose une composition juste qui alterne entre enthousiasme, admiration pour le couple et indignation pour le comportement dédaigneux de son artiste.

Dans cette pièce à découvrir, l’interprétation renforce la finesse d’une écriture qui réussit à explorer la complexité des méandres humaines. 



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Paris Du 31/01/2018 au 14/04/2018 à Du mardi au samedi à 19h Théâtre le Lucernaire 53 rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris. Métro : Notre-Dame des Champs ou Montparnasse Bienvenue. Téléphone : 01 45 44 57 34. Site du théâtre  

Guérisseur

de Brian Friel

Théâtre
Mise en scène : Benoît Lavigne
 
Avec : Xavier Gallais ou Thomas Durand, Bérangère Gallot,Hervé Jouval
Durée : 1h45 Photo : © Karine Letellier