Publié le 16 décembre 2017
Robert Carsen met en scène une très austère et cérébrale « Tempête » de Shakespeare, concentrée sur le jeu des acteurs qui servent superbement le texte adapté par Jean-Claude Carrière. Michel Vuillermoz campe un Prospero mémorable en prince déchu qui rumine sa vengeance.

Difficile d’être séduit par le dispositif mis en place par Robert Carsen sur la scène de la Comédie française : une boîte blanche qui va se rétrécissant vers le fond où sont projetées des vidéos. Avec des films en noir et blanc de visages en gros plans et des images de mer dont l’agitation varie au gré des évènements, le tout ayant un goût de déjà vu. Rigide, austère, rébarbative et, pour tout dire, pauvre en imagination, cette boîte blanche sans aucune issue visible où est circonscrite l’ultime pièce de Shakespeare (vers 1610) avec des personnages en pyjamas blancs ou en uniformes militaires gris (parfois les deux superposés) fait penser à une chambre d’hôpital (psychiatrique ? ). Ou encore à une boîte crânienne où Prospero, le héros malheureux, se ferait son cinéma intérieur, ressassant le traumatisme de la dépossession violente, ruminant sa vengeance pour avoir été déchu de son titre de Duc de Milan par son frère, et jeté sur une île sauvage par une tempête.

Pièce purement cérébrale cette «Tempête », qui tiendrait tout entière dans un crâne, « cosa mentale » comme disait Leonard de Vinci de la peinture ? Carsen en est convaincu qui, dans le programme, soutient que « tout se passe dans le cerveau d’un homme ». Spécialiste des mises en scène d’opéra, il surprend d’autant avec cette première incursion au théâtre (et pas dans n’importe quelle maison !) qu’il nous avait habitué à des spectacles beaucoup plus imaginatifs. Y compris pour des pièces de Shakespeare mises en musique, comme le fabuleux « Songe d’une nuit d’été », l’opéra de Benjamin Britten, qui l’a révélé au Festival d’Aix-en-Provence en 1991.

Corroborant ou suscitant cette vision cérébrale de la « Tempête », le texte de la nouvelle traduction de Jean-Claude Carrière qui, évoquant l’île peuplée d’esprits où a échoué Prospero avec sa fille Miranda, parle de « cellule », de « caverne », de « labyrinthe ». Rien de commun donc avec les visions exotiques ou fantastiques de la plupart des productions de la pièce mais une grande concentration sur le texte et le jeu des acteurs.

Au lever de rideau, Prospero, vieux et malade, accompagné par les stridulations d’un moniteur de surveillance, se relève de son lit d’hôpital et, s’échauffant, parle à Miranda, devenue grande et belle jeune fille, des circonstances qui l’ont conduit là.  Les vidéos sur le fonds de scène détaillent alors les visages tordus par la haine de ses ennemis : son frère Antonio,  et son complice Alonso, roi de Naples, qui ensemble ont fomenté le coup. Par ce monologue introductif, Michel Vuillermoz entre dans son personnage halluciné de Prospero et campe avec un maximum de crédibilité la rage impuissante du déchu, déclenchant une tempête pour les faire échouer à leur tour sur la même île et leur régler leur compte.

Prospero est-il magicien doté de pouvoirs surnaturels comme le veut la tradition, ou un homme qui prend ses désirs pour des réalités, comme le croit Robert Carsen, là est la question. La réponse tient à sa façon de s’adresser à Ariel, l’esprit des airs qui exécute ses commandements et déchaîne la tempête vengeresse, et qu’il nomme «mon esprit » (magnifique Christophe Montenez). Autant dire "moi-même".

Paradoxalement, le seul évènement fantastique du spectacle est aussi le seul qui soit réaliste, et même truculent. Des montagnes de détritus, bouteilles en plastique, sacs poubelle… tombent soudain du ciel (c’est-à-dire des cintres) au moment où entrent en scène les ivrognes invétérés que sont le majordome Stephano (Jérôme Pouly) et le bouffon Trinculo (formidable Hervé Pierre). Tous deux au service d’Alonso, les deux comparses convertissent à l’alcool l’esclave rebelle de Prospero, Caliban (Stéphane Varupenne aux allures de faune). Humain, trop humain, le trio fomente le projet d’assassiner Prospero et, bien évidemment, va échouer.

Shakespeare s’ingéniant à multiplier les coups fourrés, d’autres échecs émailleront le cours de la pièce. Le seul qui réussira, ce sera Prospero. Et de la plus belle manière, très cérébrale. Il réussira sa vengeance par l’amour qu’il fait naître entre sa fille (délicieuse Georgia Scalliet) et le fils du roi de Naples, Ferdinand (charmant Loïc Corbery), couple lumineux dont les très chastes ébats constituent les plus beaux moments du spectacle. Et il réussira par le pardon généralisé qu’il accorde à ses ennemis.

Tout est donc dans la tête car, comme le constate très froidement Michel Vuillermoz/Prospero tout à trac et sans grandiloquence aucune : « nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves». Le débat est clos.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Paris Du 09/12/2017 au 21/05/2018 à 20h30 Comédie Française, Salle Richelieu 1 Place Colette, 75001 Paris Téléphone : 08 25 10 16 80. Site du théâtre

Matinées à 14h

Réserver  

La Tempête

de William Shakespeare

Théâtre
Mise en scène : Robert Carsen
 
Avec : Thierry Hancisse, Jérôme Pouly, Michel Vuillermoz, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Gilles David, Stéphane Varupenne, Georgia Scalliet, Benjamin Lavernhe, Noam Morgensztern, Christophe Montenez.

Scénographie : Radu Boruzescu

Costumes : Petra Reinhardt

Lumières : Robert Carsen et Peter Van Praet

Vidéo : Will Duke

Son : Léonard Françon

Dramaturgie : Ian Burton

 

Durée : 2H40 Photo : © Vincent Pontet