Publié le 2 décembre 2017
Avec « Mélancolie(s) », Julie Deliquet fusionne et actualise deux pièces aux extrémités de la carrière de Tchekhov : « Ivanov » et « Les trois sœurs ». Diffus chez le dramaturge russe, le mal-être des personnages est exacerbé par une troupe d’acteurs qui lui donnent un maximum d’intensité.

Fusionner deux pièces de Tchekhov en une seule n’est pas une mince affaire tant les personnages y abondent. A cette difficulté, Julie Deliquet en ajoute une autre, qui n’est pas moins risquée, celle d’actualiser le propos, d’insérer les personnages dans la vie et la société d’aujourd’hui. Pari doublement réussi avec son collectif In Vitro, troupe très homogène qui, sous le dénominateur commun de la mélancolie, s’approprie les personnages de l’auteur russe dans leur diversité et leur donne un ancrage contemporain. Basée sur l’improvisation, la méthode comporte un impératif : tous les mots sont de Tchekhov (« ou presque », précise-t-on dans le programme).  Dans celui qui fut médecin en son temps et  formidable dramaturge, aujourd’hui très prisé des metteurs en scène, Julie Deliquet voit « un laboratoire sur l’humain ».

En faisant le choix de ces deux pièces, la metteure en scène balaie tout le spectre de sa production théâtrale, de ses débuts avec « Ivanov » (1887), la première donnée de son vivant, et « Trois sœurs » (1901), l’avant-dernière. Mais, fait symptomatique pour cette jeune metteure en scène, il y a beaucoup plus dans son mix de la pièce de jeunesse que de celle de la maturité. D’ailleurs de ces trois sœurs, il n’en reste plus que deux, l’aînée devenue Olympe et la cadette transmuée en Sacha. Et le personnage central de « Mélancolie(s) » n’est autre qu’Ivanov, prénommé Nicolas, dont ne voit pas très bien à qui il correspond dans « Les Trois sœurs ». Disons, qu’il concentre sur sa personne toutes les frustrations et le mal-être dispersés dans les personnages masculins entourant ces sœurs.

Acidité corrosive

Contribuant pour beaucoup à la réussite de cette fusion, le décor ne change pas au cours du découpage en trois parties du spectacle. Il tient en une table dressée, couverte de bouteilles et de victuailles, dont les personnages s’approchent et s’éloignent pour manger (un peu), boire (beaucoup), s’engueuler (copieusement) et s’épancher (énormément). De l’anniversaire de Sacha par quoi s’ouvre la pièce au mariage de celle-ci avec Nicolas par quoi elle s’achève, la vie passe avec ses à-coups, ses plans séquences plus ou moins heureux. Mais en mettant progressivement la focale sur les crises individuelles, Julie Deliquet donne une acidité corrosive au malaise général pudiquement distillé au compte-gouttes par Tchekhov. De même, les travers de la société petite bourgeoise évoqués par le dramaturge sont ici exacerbés, l’hypocrisie, la veulerie, la vacuité, l’avidité, l’antisémitisme éclatent au grand jour. Très contemporaine, l’angoisse de la fin d’un monde est décuplée par l’impuissance à proposer une alternative.

De propriétaire terrien en déconfiture, Ivanov est devenu architecte, dont les affaires ne sont guère plus florissantes. Très autocentré, à l’affût de ses moindres états d’âme, il se sent vieux avant l’âge, assailli par le sentiment de sa solitude, de la destruction de ses rêves, du désamour, de l’ennui et de la mort. Formidable acteur, Eric Charon donne à sa souffrance particulière une extrême intensité, écartelé entre le désir de vivre et d’aimer et son inaptitude au bonheur. Les autres comédiens du groupe ne sont pas de reste, réussissant véritablement à capter la vie sur scène, à se faire l’écho d’un Tchekhov en fusion.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Paris Du 29/12/2017 au 12/01/2018 à 21h Théâtre de la Bastille 76, rue de la Roquette, 75011 Paris Téléphone : 01 43 57 42 14. Site du théâtre

Relâche du 23 décembre au 7 janvier inclus

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Mélancolie(s)

de Anton Tchekhov

Théâtre
Mise en scène : Julie Deliquet
 
Avec : Julie André, Gwendal Anglade, Eric Charon, Aleksandra De Cizancourt, Olivier Faliez, Magaly Godenaire, Agnès Ramy, David Seigneur.

Collaboration artistique : Pascale Fournier
Scénographie : Julie Deliquet, Pascale Fournier, Laura Sueur
Lumières : Jean-Pierre Michel, Laura Sueur
Costumes : Julie Scolbetzine
Musique : Mathieu Boccaren
Film : Pascale Fournier

Durée : 2H Photo : © Simon Gosselin