Publié le 30 novembre 2017
Macha Makeïeff met en scène « La Fuite », de Boulgakov, une suite fantastique et drolatique de huit rêves sur l’émigration des russes blancs après la révolution soviétique. Un spectacle poétique et insolent mené grand train.

Réaliste et fantastique, drôle et dramatique, mélancolique et amère… tous les registres s’entremêlent dans « La Fuite », une comédie en huit songes, allègrement mise en scène par Macha Makeïeff, qui a aussi conçu décors et costumes. Coproduit par la Criée de Marseille (où il a été créée au début du mois dernier), le Printemps des comédiens et le Théâtre Gérard Philippe, le spectacle, très abouti, réunit deux fidèles de la metteure en scène, Jean Bellorini, créateur lumière de tous ses spectacles, et le chorégraphe Angelin Preljocaj. Et la troupe d’une douzaine de comédiens qui incarnent avec ardeur la kyrielle de déclassés, de cabossés, de fracassés, de vaincus au bord du désespoir et de la rédemption chers à la metteure en scène.

Avec le prétexte du rêve, Boulgakov croyait avoir trouvé un moyen de contourner la censure stalinienne. Las, la pièce, dont il existe quatre versions, commencée en 1926 et constamment retravaillée jusqu’en 1937, ne sera jamais jouée de son vivant. Le romancier et dramaturge s’est s’inspiré de documents et de personnages réels qui ont vécu l’effondrement du régime tsariste et les déchirements de la guerre civile, et qui entament vaille que vaille une fuite éperdue sans savoir où elle les mènera.

Macha Makeïeff, qui se dit stimulée par «la gageure de raconter le rêve au théâtre », croise non sans une émotion perceptible sa propre histoire familiale avec la grande histoire des émigrés russes blancs qui ont fui la révolution soviétique en 1917. Parmi ceux-ci se trouvaient ses grands parents, finalement échoués à Lyon, dans un sombre appartement de la Croix-Rousse. D'ailleurs, elle se met elle-même en scène au début du spectacle sous les traits d’une petite fille assise par terre sur le seuil de la chambre de sa grand-mère l'écoutant dévider des souvenirs mélancoliques.

Les huit songes qui composent le spectacle s’enchaînent les uns aux autres sans césure comme autant d’épisodes d’une série télévisée avec un découpage très cinématographique. Tout en laissant la place à l’imaginaire, les huit tableaux très écrits évoquent à grands traits toute une époque, peuplée de gens pittoresques portés par la fièvre de vivre, pas sûr d’être bien réveillés, qui se demandent tout le temps s’ils n’ont pas rêvé. Avec des didascalies sous forme de cartels qui précisent le contexte, la pièce compose une suite fantastique sautant d’un registre à l’autre au sein d’une même séquence, passant de la satire au drame en quelques secondes. Grâce à des décors légers, extrêmement mobiles et néanmoins très évocateurs, le spectacle avance à un rythme endiablé, ponctué d’éclats de musique jouée par les acteurs, la plupart à l’accordéon. S’entendent aussi des bribes de chants russes, magnifiques.

Le point de départ, c’est la Crimée et le port de Sébastopol vers quoi se s’est dirigée en partant de Saint Petersburg la clique désordonnée fuyant la révolution bolchévique. Ils composent une horde misérable et bigarrée faite de militaires de l’armée blanche en déroute, de civils hostiles aux rouges et de religieux paniqués. A partir de là, la bande hallucinée prend le bateau pour Constantinople où on les retrouve de plus en plus désargentés menant une vie misérable, vivant d’expédients : qui joue de l’orgue de barbarie, qui organise des course de cafards, qui joue aux courses de cafards et perd tout, qui vend ses charmes... En attendant l’étape finale, Paris, où les survivants de la débandade assiègent et plument le parvenu qui  y a réussi, l’ancien ministre du commerce qui mène grand train et dilapide ses dollars dans les années folles.

Autour d’un couple improbable, qui revient de séquence en séquence, formé par un certain Goloubkov, ahuri de service (formidable Pascal Rénéric), et de la jeune et frêle Serafina (délicieuse Vanessa Fonte),  se croisent le commandant de l’armée blanche défaite, le général Wrangel, l’ex-ministre du commerce qui se débat avec un wagon de fourrures à écouler, un évêque arrogant, un officier aristocrate déclassé et tant d’autres personnages qui forment une cohorte de gens on ne peut plus attachants. On en redemande !



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Saint-Denis Du 29/11/2017 au 17/12/2017 à 20h Théâtre Gérard Philipe 59 Boulevard Jules Guesde, 93 Saint-Denis Téléphone : 01 48 13 70 00 . Site du théâtre

Dimanche à 15h30, relâche le mardi

 

Tournée :

21 et 22 décembre 2017 : Théâtre Liberté à Toulon
du 9 au 13 janvier 2018 : Les Célestins à Lyon
19 et 20 janvier 2018 : Le Quai à Angers

Réserver  

La Fuite

de Mikhaïl Boulgakov

Théâtre
Mise en scène : Macha Makeïeff
 
Avec : Karyll Elgrichi, Vanessa Fonte, Alain Fromager, Samuel Glaumé, Pierre Hancisse, Sylvain Levitte, Thomas Morris, Émilie Pictet, Pascal Rénéric, Geoffroy Rondeau, Vincent Winterhalter.

Décors et costumes : Macha Makeïeff
Lumières : Jean Bellorini
Collaboration : Angelin Preljocaj
Conseil à la langue russe : Sophie Bénech 
Création sonore : Sébastien Trouvé

Durée : 3h10 Photo : © Pascal Victor