Publié le 30 novembre 2017
La Comédie-Française consacre avec brio 'Les Fourberies de Scapin' - pièce oubliée de son répertoire depuis 20 ans – et choisit volontairement de la programmer en tout début de saison. Dans une mise en scène irréprochable, Denis Podalydès dépoussière le genre et offre à Benjamin Lavernhe, pensionnaire au Français, un rôle à la hauteur de son talent.

C’est une farce, une drôlerie imaginée par Molière quelques années avant sa mort dont les unités de lieux, de temps et d’action sont minimales. Trois actes suffisent. À l’origine, cette pièce n’était pas destinée à la cour ; il n’est pas question ici de commande royale avec danse et musique mais d’une pièce légère dans sa forme et dans son texte pouvant être jouée à Paris devant un public populaire.

Dans le port de Naples, deux fils se sont secrètement affranchis des codes moraux paternels. Mais lâches, ils sollicitent le valet de l’un deux pour duper les vieillards. Quelles fourberies Scapin va-t-il fomenter ? En l’absence de leur père, Léandre est tombé amoureux de Zerbinette - tandis qu’Octave a épousé Hyacinthe. Mais Géronte et Argante ne goûtent guère l’émancipation de la jeunesse et le bafouement de leur autorité. Ils contraindront leurs fils au mariage forcé quoi qu’il en coûte.

L’art de duper

C’est sans compter sur les ruses de Scapin pour tromper, abuser, manigancer ou soutirer promesses et écus aux deux pères crédules et profondément avares. L’homme est volubile, prolixe, envouté, jouissant de cet art de la rhétorique et de cette indéfectible assurance des bonimenteurs. Il parviendra à ses fins, faisant entendre à Argante des arguments fallacieux et financiers sur la dénonciation du mariage honteux. Mieux, il réduira le pauvre Géronte à l’état d’animal craintif enfermé dans un sac et roué de coups par ses soins, laissant croire au vieillard qu’une horde de spadassins est prête à le lyncher. Car Scapin noie le poisson napolitain autant qu’il prend plaisir à battre son maître et c’est certainement là sa profonde motivation. Et bien que découvert, subissant lui-même le retour de bâton, il jubile du souvenir de Géronte suspendu et humilié, déchu de sa supériorité sociale.

Le génie du bafouement

« Que diable allait-il faire dans cette galère ? »

Le valet Scapin emprunte au fameux Scaramouche, ou à Crispin dont il semble familier, le désir farouche de l’affrontement déguisé contre le maître. Point d’avarice ou de cupidité dans ce valet, tout est jeu de dupe. Le dernier acte dénoue cette folle intrigue en permettant miraculeusement aux enfants de retrouver l’assentiment de leur père et de poursuivre leur bonheur. Dans cette allégresse, le flamboyant rôle de Scapin n’est plus, il peut s’éteindre. Pardonné mais amer, il conclut par : « Et moi, qu’on me porte au bout de la table, en attendant que je meure. »

Ce rôle inspiré par l’acteur et néanmoins escroc italien Tiberio Fiorilli est un cadeau empoisonné dont Molière lui-même aura fait les frais lors des 18 représentations qu’il a données en 1671. La vitalité et la verve irradient ce personnage qui ne peut se contenter d’être joué à la petite semaine. Et c’est un choix judicieux de la part du metteur en scène Denis Podalydès de l’offrir au très talentueux Benjamin Lavernhe dont les qualités polyphoniques et acrobatiques sont remarquables.

Le jeune pensionnaire réussit à concentrer sur lui toute l’attention du public de la salle Richelieu et ne laisse aux autres acteurs que des miettes à se partager. Seul Didier Sandre en Géronte supporte le tour de force du comédien et s’emploie, malgré les coups reçus, à lui tenir tête. Et c’est dans un espace de jeu très recentré à l’avant-scène en raison des palissades et de l’échafaudage déployés par le scénographe (Eric Ruf) que le metteur en scène nous donne à voir l’immédiateté de la farce.

Si Denis Podalydès ne prend pas beaucoup de risque en s’entourant du brillant Eric Ruf et de l’élégant costumier Christian Lacroix, il offre à ce début de saison et à cette œuvre délaissée une très plaisante partition.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Paris Du 20/09/2017 au 11/02/2018 à 20h30 Comédie Française, Salle Richelieu 1 Place Colette, 75001 Paris Téléphone : 08 25 10 16 80. Site du théâtre Réserver  

Les Fourberies de Scapin

de Molière

Théâtre
Mise en scène : Denis Podalydès
 
Avec : Bakary Sangaré, Gilles David, Adeline d’Hermy, Benjamin Lavernhe, Claire de La Rüe du Can, Didier Sandre, Pauline Clément, Julien Frison, Gaël Kamilindi

Scénographie : Eric Ruf

Costumes : Christian Lacroix

Lumières : Stéphanie Daniel

Son : Bernard Valléry

Durée : 1h45 Photo : © Christophe Raynaud de Lage  

Production : Comédie Française