Publié le 12 novembre 2017
A l'Odéon, Simon Stone réécrit complètement "Les Trois sœurs" et fait des personnages de Tchekhov des êtres contemporains. Très efficace, la scénographie place la maison familiale au centre des débats familiaux. Homogène, la distribution est éclatante.

Les mêmes et pourtant différentes. Très différentes, même, car actuelles. Les trois sœurs (et leurs comparses) ne sont plus des personnages conservés dans le formol d'une pièce de Tchekhov datée du début du siècle mais des personnes vivantes, actuelles, avec des comportements, des affects, des désirs, des frustrations... bref des existences de notre temps. Ce n'est pas le moindre mérite de la mise en scène de Simon Stone, qui a complément réécrit la pièce, que d'avoir fait de ces sœurs nos sœurs.

Pour se justifier, le metteur d'origine australienne, dont la relecture de "Médée" a été donnée en juin dernier dans ce même Odéon où il est artiste associé, se réfère à Tchekhov qui, dit-il, "fait commencer toutes ses pièces en indiquant qu'elles se déroulent dans le temps présent, et à cet égard je le prends au mot ». Ainsi Irina, la plus jeune de la fratrie, dont on fête aujourd'hui sur scène le vingt et unième anniversaire, se présente en ces termes : "La plupart des gens de mon âge gâchent leur temps en prenant de l'ecstasy ou en s'envolant pour Berlin pour le week-end. J'en avais fini avec ça quand j'avais quinze ans…".

Du coup, inscrite dans le fil de la mondialisation, la fameuse petite musique languissante des pièces de Tchekhov reprend de la vigueur. Et si musique il y a sur la scène de l'Odéon pour célébrer cet anniversaire, c'est celle de David Bowie dont chacun reprend les paroles de "Heroes" en se déhanchant. Pour sa part, le frère, Andreï (Eric Caravaca, très attachant), s'enfonce dans le gouffre qui va conduire à la ruine et à la vente de la maison familiale parce qu'il est accroc à la dope et au poker en ligne. Désormais, l'horizon de toutes les ambitions n'est plus Moscou mais New-York et/ou la Silicon Valley. Il n'en reste pas moins que l'essence même du théâtre de Tchekhov est préservée par cette réécriture qui est plus qu’une actualisation, à savoir le mal-être, la difficulté de vivre dans le présent, la perpétuelle projection dans un ailleurs de l'espace et du temps. Mais, ici plus que chez Tchekhov, les personnages vont au bout de leur destin. Avec une ardeur, une âpreté, une frénésie et aussi parfois une hystérie toute contemporaine.

L'autre grande caractéristique de cette mise en scène, c'est que cela va très vite : en deux heures trente-cinq minutes (entracte compris) tout est plié. A comparer avec les quatre heure quinze de la version en langage des signes donnée il y un mois aux Ateliers Berthier. Pour autant, on ne peut pas dire que la pièce soit expédiée. Elle est jouée simplement comme on joue (et comme on vit) aujourd'hui : sans silences ni temps morts. Ce rythme soutenu n'exclut pas, toutefois, des arrêts sur image ou des zooms comme au cinéma pour marquer les temps forts de la pièce.

Cinématographique également, la scénographie, spectaculaire et formidablement efficace : une maison moderne sur deux niveaux avec ses escaliers, ses baies vitrées sur tous les côtés, ses fenêtres, sa terrasse... qui autorise une grande fluidité dans les déplacements des personnages, qui passent naturellement de l'une à l'autre pièce et sortent du champ en quittant le cocon familial auquel ils restent viscéralement attachés. La maison est placée sur un immense plateau tournant avec des vitesses de rotation variant en fonction de l'action (ou de la non-action). Si bien que, à tout moment, les acteurs sont visibles par tout le monde dans la salle et n'ont pas à se soucier de se tourner vers le public. Comme, en plus, ils sont équipés de micros HF, il n'y a vraiment aucun problème de transmission avec la salle.

Malgré cette volonté de "transparence", les relations entre les onze personnages qui peuplent la pièce ne sont pas bien claires. On passe son temps à se demander qui est quoi par rapport à qui dans la maisonnée où l'on entre comme dans un moulin sans être annoncé. C'est le point faible de la mise en scène qui tient pour acquis la complexité des liens et des intrigues.

Son point fort, en revanche, tient à l'interprétation, tous les comédiens formant une équipe en totale symbiose, les hommes ne déparant pas par rapport aux femmes qui tiennent les premiers rôles. Lesquelles actrices sont aussi différentes que possible mais également justes : Eloïse Mignon compose une Irina vibrante, Amira Casar une Olga renversante dans un coming out inattendu ; Céline Salette une Macha absolument déchirante, découvrant enfin que ses désirs ne sont pas des réalités.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Paris Du 10/11/2017 au 22/12/2017 à 20h Odéon Théâtre de l'Europe Place de l'Odéon Téléphone : 01 44 85 40 40. Site du théâtre

Du 1er au 3 février : DeSingel, Anvers

Les 16 et février : Le Quai, Angers

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Les Trois soeurs

de Anton Tchekhov

Théâtre
Mise en scène : Simon Stone
 
Avec : Jean-Baptiste Anoumon, Assaad Bouab, Éric Caravaca, Amira Casar, Servane Ducorps, Eloïse Mignon, Laurent Papot, Frédéric Pierrot, Céline Sallette, Assane Timbo, Thibault Vinçon

Traduction française : Robin Ormond

Décors : Lizzie Clachan

Costumes : Mel Page

Musique : Stefan Gregory

Lumière : Cornelius Hunziker

Durée : 2h35 Photo : © Thierry Depagne