Publié le 5 octobre 2017
« Mme Klein », de Nicolas Wright, porte à la scène le conflit entre la grande psychanalyste Mélanie Klein avec sa fille. Et la substitution de cette dernière par une amie de la famille lors d’une nuit parfaitement réglée par Brigitte Jaques-Wajeman.

C’est bien connu, les cordonniers sont les plus plus mal chaussés. En version moderne, l’expression donnerait quelque chose comme : les psychanalystes sont les moins à même de résoudre leurs conflits familiaux. On le vérifie avec « Mme Klein », pièce écrite en 1988 par le britannique Nicolas Wright, dans la traduction de François Regnault, montée avec une précision clinique par Brigitte Jaques-Wajeman. C’est la deuxième fois en vingt-cinq ans que la metteure en scène s’intéresse à la pièce ?  Est-ce pour son sujet ou pour ses qualités, ou les deux ? Mystère. 

Le sujet, basé sur des faits historiques, est évidemment passionnant : le conflit, retentissant mais au fond très banal, entre une mère, Mélanie Klein, psychanalyste mondialement reconnue comme pionnière de la psychanalyse des enfants, et sa fille, Melitta, elle aussi psychanalyste, qui deviendra l’ennemie jurée de sa mère. Le tout en la présence non indifférente (et non passive) d’une tierce personne amie de la famille, Paula, elle aussi de la partie.

Quant aux qualités de la pièce, elles ne sont pas moins incontestables. Résolument moderne avec sa thématique toujours d’actualité (les relations mère/enfant), elle n’en répond pas moins aux règles infaillibles du théâtre classique susceptible de tenir un public en haleine : unité de lieu (un appartement à Londres), de temps (une nuit de 1934) et d’action (l’empoignade et la séparation entre la mère et la fille). A cela s’ajoutent des dialogues très incisifs, non dépourvus d’humour, avec des fulgurances qui révèlent dans les deux heures très denses et  sans césure du spectacle tout un arrière-plan de Mittel Europa et de souffrances des juifs contraints à l’exil.

Donc un soir de1934, Mélanie Klein trône dans son appartement cossu avec, au centre, un canapé rouge (« ce n’est pas un divan ! », précisera Melitta Klein). Au premier plan, des jouets, des trains, des voitures miniatures avec lesquels la praticienne est connue pour soigner les tout petits-enfants. Avec elle, Paula, jeune praticienne qui vient d’arriver de Berlin fuyant les nazis et qui vit misérablement à Londres, mal accueillie par ses pairs qui y voient une concurrente de plus.  Manifestement apaisante, la jeune femme se propose d’aider Mélanie par des menus travaux de correction d’épreuves tandis que celle-ci part en voyage à Budapest pour assister aux funérailles de son fil dont elle vient d’apprendre la mort dans un accident de montagne. 

C’est alors que surgit la fille de Mélanie, Melitta, qui soutient, preuves à l’appui, que cette mort est un suicide. Et d’en attribuer la responsabilité à sa (leur) mère. Et de dérouler tout un chapelet de griefs qu’elle aurait partagés avec son frère contre leur génitrice qui ne les aurait pas aimés mais se serait servie d’eux comme terrain d’expérimentation pour ses travaux d’analyste des enfants. Manque d’amour, donc, encore et toujours…

Ebranlée quoiqu’elle en dise par cette charge, se disant gagnée par la culpabilité et la dépression, Mme Klein réagit pourtant et se lance dans un plaidoyer pro domo qui ne convainc guère. Il en ressort que, pour cette mère qui reste une praticienne, chaque évènement familial n’a d’importance et même de sens que rapporté à son affect à elle et à ses théories à elle. Au passage, on apprend ainsi que le prénom de Melitta qu’elle lui a donné est un diminutif de Mélanie. La volonté de puissance, donc, encore et toujours…

Outsider dans ce face-à-face saignant, Paula, dévouée mais pas désintéressée, joue sa propre partition. Elle fournit après enquête sa version de la mort du fils : un malheureux accident imputable au hasard. Ce faisant, elle gagne sa place de fille de substitution. La (vraie) fille ayant quitté la place, les choses rentrent dans l’ordre et Mélanie Klein se remet au travail, entamant sur le champ l’analyse de Paula à la demande de cette dernière. Affaire réglée ! Mais en matière de psychanalyse une affaire est-elle jamais réglée ?

Actrice accomplie, Maris-Armelle Deguy domine le trio féminin et incarne formidablement une Mme Klein tour à tour impérieuse et mielleuse, dominant son monde mais dominée par son ego, obsessionnelle de la paranoïa.  Par sa présence discrète mais efficace, Sarah le Picard distille en Paula un parfum charmeur et venimeux qui rappelle beaucoup celui d’Anne Baxter dans « All about Eve ». Clémentine Vercier, pour sa part, joue une Melitta anguleuse, frustrée, vindicative, en un mot malheureuse.

Reste une question qui hante le spectateur : s’il est indéniable que, dans ses grandes lignes, la pièce respecte la réalité historique, dans le détail, quelle est la part du fantasme et de l’invention chez l’auteur qui, dans le programme, avoue lui-même « un processus sauvage d’auto-analyse » ?



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Paris Du 04/10/2017 au 20/10/2017 à 20h30 Théâtre des Abbesses 31 rue des Abbesses Téléphone : 01.42.74.22.77 . Site du théâtre

Dimanches à 15h

Réserver   Paris Du 04/10/2017 au 20/10/2017 à 20h30 Théâtre des Abbesses 31 rue des Abbesses Téléphone : 01.42.74.22.77 . Site du théâtre

7 nov. MA, Scène nationale de Montbéliard

1er déc. Théâtre de Fontainebleau

14 déc. Les Treize Arches, Brive

24 au 26 jan. Comédie de Béthune

 

Réserver  

Mme Klein

de Nicholas Wright

Théâtre
Mise en scène : Brigitte Jaques-Wajeman
 
Avec : Marie-Armelle Deguy, Sarah Le Picard, Clémentine Verdier

Traduction : François Regnault (Éd. du Seuil)

Scénographie et costumes : Emmanuel Peduzzi

Lumières :  Nicolas Faucheux

Musique : Marc-Olivier Dupin

Durée : 2h Photo : © Pascal Gely