Publié le 2 avril 2017
De prime abord, c'est un homme ordinaire. Il n'a pas l'air tourmenté et l'on s'attendrait même à ce qu'il vienne nous raconter quelque bonne blague, à la façon des soi-disant "humoristes". Mais bien loin d'eux se situe la personnalité complexe de cet homme, au demeurant sympathique, qui va se révéler un dangereux individu.

C'est son parcours, ou plutôt sa descente aux enfers, qu'il raconte, comment d'un être trop seul en quête d'affection, de reconnaissance, il en est arrivé, comme malgré lui, partant de la folie douce et du masochisme, à la fureur sanguinaire, à la jouissance meutrière, comment il est devenu un tueur.

Il était allé à la rencontre des Autres pourtant. D'abord maladroitement, en effrayant un brave dormeur, ensuite en s'inscrivant dans un club de sport (lui qui n'en pratiquait aucun) côtoyant des sportifs qu'il couvrait de trop d'attentions serviles et agaçantes, et enfin, après un passage à tabac, angoissé, voulant se sécuriser, commençant à perdre ses repères... Découragé d'abord par les tracasseries administratives, il réussira à s'approcher, "grâce" au hasard d'un jeu, de l'élément tentateur fatal : une arme.

Les allusions à des textes de l'évangile, à sa doctrine, les citations christiques, ne manquent pas ; elles semblent avoir marqué le personnage, même s'il n'agit pas au nom de celles-ci. On retrouve cependant certaines de ses valeurs comme la soumission à la violence d'autrui, l'acceptation des pires humiliations, le désir d'amour délirant pour "son prochain"...

Ce solitaire avéré ne représente pas un groupe et n'agit qu'en son nom, n'obéissant qu'à son désir intense d'être enfin "quelqu'un", d'exister aux yeux des autres. Marginal entre tous - un SDF ne le reconnait pas parmi les siens, pas plus qu'un dealer qu'il avait cessé de fréquenter - il va tenter désespérement d'être un héros à ses yeux, par le Bien ou par le Mal.

Un face à face oppressant

Le public à la fois proche de l'acteur par la distance physique et éloigné d'un tel personnage est à son écoute, malgré tout, alors qu'il peut faire penser à ceux qu'on appelle aujourd'hui les "tueurs de masse" dont le comportement parait incompréhensible et la progression en nombre bien inquiétante.

Se pourrait-il que le criminel voie dans son acte sans mobile apparent "une Oeuvre" se référant à un ouvrage ancien (1827): "De l'assassinat considéré comme un des beaux-arts", de Thomas de Quincey ? On songe aussi et surtout à la dictature de la Société de l'Image, une société des apparences qu'il ne faut plus seulement "sauver" mais afficher avec force, pourrait, du gentil "selfieman", faire passer au tueur narcissique... (comme tel Américain qui se faisait appeler Luka Rocco Magnotta, avide de célébrité médiatique à n'importe quel prix) ?

En spéléo de l'âme humaine Paul Van Mulder propose un nouvelle variante de son grand sujet de préoccupation qu'il abordait déjà dans son précédent seul-en-scène*. Un "vrai" seul sur scène, sans autres présences réelles ou suggérées, un monologue encore plus radical, sans le moindre accessoire, mobilier, décor.

C'est avec cette économie de moyens mais une remarquable justesse de ton, qu'il évoluera, dans l'espace strict d'un plateau intime fait de tentures noires. Noir est le propos du reste et pour le rendre absolument attachant, il y a l'écriture, splendide, et le jeu de l'auteur-acteur. C'est là qu'il va marcher, marcher, courir... remarquablement soutenu par la lumière de Benoît Lavalard qui épouse ses moindres intentions et un fond sonore discret mais très efficace pour accentuer l'ambiance sombre. Et il y aussi bien sûr le guide du "regard extérieur" de Bénédicte Davin.

On peut dire que le spectateur ne sort pas indemne d'une telle expérience, car la forte présence de Paul Van Mulder ne laisse pas indifférent et que les mille nuances de son jeu font oublier l'acteur et croire à la réalité de celui qu'on serait tenté de qualifier de "monstre"... C'est bien d'un être humain qu'il s'agit.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Bruxelles - Belgique Du 16/03/2017 au 01/04/2017 à je-sa: 20h30 - me: 19h - Lundi-théâtre: 20/03: 20h30 Riches claires 24 rue des Riches-Claires Téléphone : 02 548 25 80. Site du théâtre Réserver  

Amours, à mort

de Paul Van Mulder

Seul-en-scène Théâtre
Mise en scène : Paul Van Mulder 
 
Avec : Paul Van Mulder 

Regard extérieur: Bénédicte Davin
Lumière, création sonore, régie: Benoît Lavalard

Durée : 1h Photo : © Joanna Van Mulder  


Création-diffusion: Dune Productions, Jean-Pierre Friche
Coproduction: Dune Productions/Les Riches Claires
Soutiens: Fédération Wallonie-Bruxelles/COCOF/Wallonie-Bruxelles Théâtre-Danse/Riches-Claires

*Revoir: http://ruedutheatre.eu/article/3003/la-solitude-d-un-acteur-de-peep-show-avant-son-entree-en-scene/