Publié le 26 janvier 2017
Dans cette pièce, ce qui sera surtout (dé)montré par l'auteur Dennis Kelly, c'est le retentissement, et l'écho médiatique, suscités par le crime - particulièrement condamné par l'opinion publique qu'est un (double) infanticide - dans son pays de tabloïds, de micros et de caméras fouineuses. Au-delà des faits, des témoignages divers, c'est, enrobant le procès de Donna, le procès de ce qu'on aurait appelé jadis "la rumeur", de l'appétit morbide pour le Vécu sensationnel, ce qui "fait le buzz", dans notre Société du Spectacle...

"Ce qui suit a été retranscrit mot pour mot, à partir d’entretiens et de correspondance. Rien n’a été ajouté et les mots employés sont ceux employés, même si certaines coupes ont pu être faites. Les noms n’ont pas été changés."

Cet avertissement sera projeté en grand sur fond de tulle-écran mais, régulièrement, il subira des variations au gré des découvertes et doutes sur la véracité de ce qu'il annonce. Il veut donner l'idée, l'apparence, d'une pièce relatant des faits réels, ce que l'on a pu appeler: "théâtre verbatim", soit un montage théâtralisé de témoignages.

Le faits-divers placé au centre de la pièce n'est pourtant pas le plus important, même s'il est dramatique et particulièrement porteur de réactions émotives. En Angleterre, une jeune femme, Donna McAuliffe, est accusée d'avoir tué un, puis deux de ses enfants en bas âge. Outre que sa culpabilité doit être établie, sa responsabilité suscitera la polémique. Son cas fera l'objet de condamnations, de révisions, lors de plusieurs procès. On ignorera s'il y a eu reconstitution officielle des faits et circonstances, leur relation se fera uniquement par le biais de témoignages et de points de vue subjectifs.

S'agit-il pour tout un chacun de la "Recherche de la Vérité", vraiment ? On parle souvent de la discutable et discutée "vérité judiciaire", c'est une première suspicion. D'autre part l'écoute et le succcès que rencontre ce grand déballage s'appuie sur la recherche de la "vérité qui choque"; le voyeurisme est bien loin d'une noble quête et proche d'autres sentiments moins avouables.

C'est pourquoi savoir si la pièce de Kelly illustre, se base ou s'inspire de "faits réels" reste secondaire. Elle apparait plutôt comme une démonstration du pouvoir des "fouille-merde" de manipuler les évènements et les discours de personnes "consentantes". Qu'a de "réel", la téléréalité ?

Nous sommes dans ce registre, et l'auteur ne craint pas de se mouiller en faisant du metteur/e en scène un acteur dans sa pièce car c'est lui - "elle" en l'occurrence puisqu'il s'agit de l'excellente Jasmina Doueib - qui représente l'action insistante des intervieweurs. Placée au milieu des spectateurs, elle inclut ainsi ceux-ci, du reste fréquemment pris à témoin par les acteurs, dans un ensemble non défini qui peut prendre les allures d'invités présents dans un studio de télévision, ou d'une foule asssitant à un meeting politique.

La scénographie d’Anne Guilleray est en elle-même tout un symbole avec ces rideaux de tulle blanc coulissants sur des structures divisant le plateau en autant de "cases". Ce sont aussi des écrans pour la projection de la citation du début (en progressive déliquescence) et pour les vidéos de Sébastien Fernandez doublant-commentant certaines scènes. Mais ils sont aussi régulièrement brusquement écartés ou manipulés par les comédiens, visant à... dévoiler, justement, l'intimité de chaque protagoniste, avec tout ce qu'il pourrait cacher, et arriver à le cerner dans ses contradictions ou ambigüités.

A côté de personnages secondaires très bien campés (Eline Schumacher et Benjamin Mouchette jouant les frégoli avec habileté): une très dévouée conseillère politique, une serveuse aguichante, un journaliste-sangsue "addict au sexe", un politicien, des "citoyens" lambda... il y a les principaux protagonistes de l'histoire: une fragile Donna/Catherine Grosjean, sa mère, Lynn Barrie/Anne-Marie Loop, toute préoccupée par l'impact de "l'Affaire" sur sa carrière politique, le psychiatre Dr Millard/Benoît Van Dorslaer, se posant en fervent défenseur d'un syndrome contesté (le SLK ou syndrome de Leeman-Keatley). Quant au père et mari, Martin/Vincent Lécuyer, il est farouchement opposé à tout projet artistique à propos du drame qu'il subit (un "docu-fiction" très tendance ? un spectacle dérangeant ?).

Sa réaction est révélatrice pour accréditer la version du "direct", de "théâtre verbatim". Par lettres ou messages, il s'adresse de plus en plus violemment à "Madame Douieb", il tend ainsi à (dé)montrer le "mensonge vrai" de "Taking Care of Baby”... Il faut noter que la promo du spectacle sur le net joue encore ce jeu trouble en incluant des 'teasers' et vidéos parlant de pseudos "à-côtés" révélateurs...

Dennis Kelly, le provoc-acteur...

Au générique, tous les acteurs très bien dirigés dans une belle homogénéité par Jasmina Doueib, s'avèrent d'un naturel confondant, à l'aise avec un texte - caractéristique de Dennis Kelly - fait de phrases inachevées, de répétitions, d'hésitations, de silences... une écriture qui se veut très proche de l'oralité.

En 2009, on pouvait lire ceci sur 'Ruedutheatre', à propos de "Après la fin"*:"Dennis Kelly est un jeune dramaturge anglais encore peu connu en francophonie, alors qu'il traite essentiellement de sujets d'actualité. Il s'agit ici de sa troisième pièce. Ce fureteur avisé qu'est Georges Lini a déniché un auteur dont il est à parier que l'on reparlera." Il aura fallu quelques années (après le succès de "Orphelins") pour que l'on reconnaisse enfin le grand intérêt de cet auteur (si) contemporain, adepte d'un théâtre "in-year-face"("dans ta gueule")...

Si le spectacle est un peu long pour le chronomètre, sa construction est si bien imaginée et l'intérêt des thèmes qu'il brasse est si puissant, que le public plus qu'attentif ne voit pas du tout le temps passer et n'hésite pas à jouer les prolongations par des discussions animées.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Bruxelles - Belgique Du 17/01/2017 au 28/01/2017 à ma-sa: 20h30 - me: 19h30 - je : 13h30 - ma 24/01: 13h30 - 20h30 Théâtre Océan Nord Rue Vandeweyer 63/65, Bruxelles Téléphone : 022429689. Site du théâtre

Tournée, dates proches: 02/02/2017: CC Ottignies - 08/02/2017: Maison de la Culture d’Ath - 16 et 17/02/2017: CC  Nivelles - Du 21 au 25 /02/2017 à 20h30: Atelier 210, Bruxelles

Réserver  

Taking Care of Baby

de Dennis Kelly

Théâtre
Mise en scène : Jasmina Douieb
 
Avec : Catherine Grosjean, Vincent Lécuyer, Anne-Marie Loop, Benjamin Mouchette, Eline Schumacher, Benoît Van Dorslaer

Assistanat: Aubéline Barbiers
Scénographie, costumes: Anne Guilleret
Lumière: Philippe Catalano
Vidéo: Sébastien Fernandez
Traduction française: Philippe Le Moine, Pauline Sales
Régie: Nicolas Sanchez et Aurore Bolssens

Durée : 2h30 Photo : © Michel Boermans  

Création: Compagnie Entre Chiens et Loups
Coproduction: Théâtre Océan Nord/L'Atelier 210, Bruxelles (BE).
Soutiens: Fédération Wallonie-Bruxelles, Service du théâtre du Centre des Arts scéniques/Maison de la Culture d’Ath/Centre Culturel de /Centre Culturel d’Ottignies Louvain-La-Neuve (BE).

Lire : Dennis Kelly, Occupe-toi du bébé (Taking Care of Baby), Paris, L’Arche, 2010
Revoir: http://www.ruedutheatre.eu/article/2313/orphelins/ 
             http://www.ruedutheatre.eu/article/1660/orphelins/
             http://ruedutheatre.eu/article/227/apres-la-fin/                                                                            http://www.ruedutheatre.eu/article/1903/after-the-end/                                
http://www.ruedutheatre.eu/article/1234/occupe-toi-du-bebe/