Âme d’enfant
Cécile STROUK Pamproux
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Publié le 29 août 2020
TRAVERSE ! est parvenu à maintenir sa deuxième édition, dans un cadre itinérant et pour le moins féérique, porté par des conteur·se·s toujours aussi enivrant·e·s. Récit d’un voyage de presse bucolique et enchanteur.

Contre mauvaise fortune, bon cœur. La Covid-19 vient chambouler tous nos plans ? Qu’à cela ne tienne. Nicolas Bonneau et Noémie Sage, les deux co-directeurs de TRAVERSE !, ont cru à leur édition 2020 jusqu’au bout. Même quand les élus de la communauté de commune Haut Val de Sèvre leur ont suggéré d’annuler le festival. Le duo a finalement obtenu leur accord pour organiser une édition bien particulière. Placée sous le signe de l’itinérance. Non pas en juin, comme l’année dernière, mais fin août, sous une météo assez clémente.

Cette année donc, le grand chapiteau cède sa place à une installation éphémère qui se monte et se démonte chaque jour dans d'adorables villages du coin. Par installation, nous entendons des tables et des chaises colorées, des structures autoportées en bois recyclé, un food truck qui propose des spécialités d’Angers (les foués, kébab local), un four à pain au charme renversant, des objets lunaires posés à même le sol pour savoureusement éclairer nos soirées, des loupiotes flottant sur les branches d’arbres majestueux, une scène aménagée pour l’occasion… Bref, tout un petit village où il fait bon vivre et où nous avons eu la joie d’être propulsés après notre arrivée à Niort par le TGV puis à Saint-Maixent l’École, par le TER (ville réputée pour son école militaire).

La magie de la simplicité

Peut-être encore davantage qu’en juin dernier, l’ambiance est simple, conviviale et chaleureuse. Beaucoup de locaux attachés à ce festival sont présents, joyeusement mélangés aux artistes invitées (nous insistons sur le pluriel féminin car les femmes, pour notre plus grand bonheur, sont particulièrement représentées cette année), les bénévoles (60 au total), et nous les journalistes. Notre première soirée débute par les Transversales. Des formes impromptues « où on se retrouve avant le spectacle du soir », tissées autour de contes et de chansons.

Fannystatic ouvre le bal de ses multiples voix envoûtantes, aidée de son accordéon chantant et de ses précieuses pédales loop, pour accompagner Nicolas Bonneau. Un conte de Noël inventé de toutes pièces par l’artiste sur un homme qui, pour gagner sa croûte, choisit de se déguiser en père Noël dans un supermarché jusqu’à son « pétage de plomb ». C’est ensuite au tour de Marien Guillé de nous raconter l’histoire d’un homme qui n’a pas de chance dans sa vie, malgré toutes les bonnes opportunités qui se présentent à lui durant son voyage initiatique en Inde.

Ces transversales s’achèvent sur la lecture de petits papiers où sont écrites les choses les plus géniales que le public aime faire. L’amour, se baigner nue, voir ses proches, etc. Autant d’actions chorégraphiées avec fantaisie par les deux complices de la compagnie 'Théâtre au Corps', associée au festival et à la compagnie 'La Volige' de Nicolas Bonneau pendant toute une année. Cette heure bleue, ponctuée par les rayons d’un soleil bientôt endormi, est douce et plaisante.

Secrets de campagne

Vient l’heure du spectacle du soir. Visuellement magique, près d’un saule pleureur, dans un lavoir situé à quelques pas de là, parsemé de bougies flottantes. Assis tout autour, c’est là que s’élève la voix tour à tour ferme et murmurante, d’Amélie Armao. La conteuse nous embarque dans les histoires de « bonnes femmes », celles qui s’échangeaient au lavoir où elles allaient tous les lundis pour laver le linge. Selon un rituel d’une grande précision et des règles rigoureuses.

On plonge avec elle dans cet univers oublié de dur labeur – seul endroit où les femmes pouvaient échanger librement, de rien mais surtout de tout. À l’abri du regard masculin et du poids des conventions sociales. De ces histoires qui semblent avoir des airs de légendes, se tisse une autre histoire, celle d’un jeune voyageur puis d’un couple qui découvre, surpris, leur reflet dans le miroir… L’attention est suspendue, celle des enfants, émerveillés, encore plus.

Après une nuit dans la pittoresque maison de Josette, notre chère et tendre logeuse de l’année dernière, nous filons à un midi chez l’habitante. Dans une autre maison tout juste somptueuse. Un moulin réaménagé avec goût avec ses multiples méandres, son vaste jardin et sa piscine, tenu par Françoise, notre hôtesse du jour. Installés masqués à la cime des arbres, nous rencontrons deux comédiennes, Camille Kerdellan et Rozenn Fournier, qui nous lisent deux textes pour le moins truculents (en guise d’avant-bouche pour le spectacle du soir).

L’un, de Jonathan Swift, détaille la meilleure façon d’optimiser le surpeuplement de nourrissons nés de parents pauvres : « les vendre pour les manger ». L’autre, Dino Buzzati, dans la même veine caustique, la meilleure façon, cette fois, de se débarrasser des vieux et des vieilles. Au terme de ces entraînantes lectures, nous avons profité d’un déjeuner végétarien sur la terrasse de Françoise.

 

Âme d’enfant

Famille, je vous aime

Pour notre dernière soirée sur place, déplacée dans la salle des fêtes de la Crèche (nom d’un village), faute de soleil, nous avons assisté à une autre lecture. Sur la ruralité, cette fois. Le fruit d’un collectage de paroles de villageois du Pays Basque et de la Vienne. Les deux lecteurs sont allés à leur rencontre pour les raconter avec respect, bienveillance, émotion et humour. Des discours simples desquels surgissent notre besoin à toutes et à tous d’aimer, d’être aimés, d’être parmi les siens, d’être reconnus et utiles.

Quelques heures plus tard, s’est déroulé le spectacle tant annoncé le midi même : « Ma famille ». Une proposition singulière, avec des comédiennes méconnaissables, transformées en simples d’esprit. Installées l’une à côté de l’autre sur une petite table qui nous fait face, elles nous content l’étrange histoire de leur famille. Une histoire qui fait écho au délire de Swift et Buzzati, autour de la vente obsessionnelle d’enfants pour survivre. Farfelue, presque anxiogène, cette histoire est surtout le prétexte pour mettre en valeur le jeu admirable de ces deux femmes. Tant d’un point de vue physique (torsions incessantes du visage, bruits gutturales déjantés) que scénique (utilisation de l’espace, des éclairages).

Balade pastorale

Le lendemain, nous nous rendons chez d’autres habitants pour le rituel des midis. Cette fois, à Exireuil, chez Christian et Marie-Claire, au sein d’un domaine remarquable. Un parc de 2 hectares - aménagé autour d’arbres tour à tour géants et petits, de sculptures en bois étonnantes (cette main qui surgit de la terre) - que l’on nous fait visiter. Au cours de cette balade, Nicolas Bonneau glisse quelques histoires, sous les arbres qui nous protègent des gouttes rafraîchissantes qui tombent allégrement sur nous. Un premier texte de Fred Vargas, sur la troisième révolution à mener pour sauver notre Dame Nature. Puis un autre, écrit de ses propres mains, sur la révolte des habitants de la Gâtine qui ont refusé à cor et à cri la création d’une centrale nucléaire. Et encore un autre, sur les drolatiques histoires du Petit Nicolas.

Ce moment partagé est aussi l’occasion pour le directeur du festival de rappeler son admiration pour Claude Seignolle, un maître en matière de conte (de sorcellerie et de malédictions), mort récemment à 101 ans. Et d’évoquer son prochain spectacle « Mes ancêtres les Gaulois » qui aura pour sujet d’exploration sa propre vie de sa famille sur plusieurs générations, entremêlée avec celle de la Grande Histoire.

Nous n’avons pas le temps de profiter du déjeuner offert par le festival au cœur du parc de Christian et Marie-Claire. Mais nous repartons le cœur léger, l’âme en-philanthropée et la tête enchantée. TRAVERSE !, par son souffle vital, redonne un formidable coup de fouet à nos croyances en la beauté du monde.

Cécile Strouk, envoyée spéciale de Pamproux