Noël TINAZZI Paris
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Publié le 6 mars 2020
Dans le rôle de «Manon», de Massenet, Pretty Yende s'affirme comme la grande soprano du moment. La mise en scène de Vincent Huguet convainc en situant l'action dans les Années folles. Toute l’équipe musicale maintient une grande tension dramatique.

Après une mémorable Traviata, au Palais Garnier, à l'automne dernier, Pretty Yende s'est, avec sa Manon fiévreuse à la Bastille, acquis définitivement les faveurs du public parisien. Et ce d'autant plus que le rôle est en français et qu'elle s'en tire plutôt bien avec une diction aussi bonne qe possible. Par ses prouesses vocales et sa grande présence sur scène, la soprano sud-africaine, apparait à 35 ans au zénith de sa carrière, sans l’orgueil qui accompagne d’ordinaire ce succès. Elle se prête en effet volontiers et sans façons aux fantaisies des metteurs en scène. Tendanceuse geek en Traviata, la voici à présent en Manon, icône noire des Années folles façon Joséphine Baker.

Le metteur en scène, le jeune Vincent Huguet, a en effet décidé de replacer dans les années vingt l’histoire de Manon Lescaut, née sous la plume de L’Abbé Prévost en 1731. La folle et ruineuse passion du Chevalier Des Grieux pour cette fille du peuple avide de plaisirs et de luxe se déroule donc sous le signe des Années folles qui, après la période noire de la Première guerre mondiale, voient le retour de la joie de vivre et la quête effrénèe de plaisirs, fussent-ils sans lendemains. Disons-le tout net, une fois n'est pas coutume, cette transposition nous a semblé non seulement appropriée mais aussi finement menée.

En fait, trois époques s'emboîtent comme des poupées gigognes dans cet opéra en cinq actes et trois heures trente (dont deux entractes) où s’entendent jusque dans la partition des échos du XVIIIème siècle. Cette époque du roman original, période supposée de fêtes fastueuses et galantes, se manifeste notamment au troisième acte dans la fête du Cours-la-Reine, avec un grand bal costumé dans une orgie de perruques poudrées et autres robes à panier.

Ensuite, il y a l'époque de la création de l'opéra, en 1884, par Massenet, qui lui valut un immense succès. Époque de la bourgeoisie triomphante et des règles morales et sociales inflexibles qui jettent l'opprobre sur les filles dites de plaisir, les « dévoyées », et condamnent avec force toute relation au grand jour entre un homme de bien (dans tous les sens du terme) et l'une d'elles (le même interdit est à l’œuvre à la même époque dans La Traviata).

Dans Manon, ce tabou social éclate au quatrième acte : Des Grieux, mis sous clé par son père et trompé par Manon, envolée avec le riche Brétigny, s'est cloîtré dans l'Église Saint-Sulpice où il s'apprête à entrer dans les ordres. Sous les reproductions des deux grands tableaux de Delacroix qui ornent cette église parisienne, le malheureux, en habit de prêtre, combat contre lui-même et contre son amour, personnifié par un autre prêtre, exactement comme dans l'un de ces deux tableaux Jacob combat avec l'ange. Jusqu’à ce que Manon vienne le relancer dans cette église-même et qu'il finisse par succomber une nouvelle fois à ses charmes. Ce qui donne lieu à un duo magnifique et fameux sur l'air de "N'est-ce pas ma main....".

Enfin, il y a des citations des années folles, qu’on retrouve tout au long de l’opéra dans les décors monumentaux où sont reproduits des motifs Art déco, verrières, ferronneries… et dans les costumes : smokings pour les messieurs  et les «garçonnes», robes à paillettes pour les dames aux coiffures crantées. Cette faune du tout-Paris, qui formait ce qu’on a appelé la Café society, peuple le quatrième acte dans le tripot façon Bœuf sur le toit où, entouré des noceurs tapageurs, Des Grieux, rincé, va tenter de se refaire au jeu avant que Manon n'y soit arrêtée et exécutée (dans le livret elle est condamnée à être déportée en Amérique). Fin on ne peut plus tragique mais prévisible depuis le début. 

Toute l’équipe musicale est mobilisée pour servir cette mise en scène et son crescendo dramatique. A commencer par le Chef israélien Dan Ettinger qui dirige avec fougue et souplesse l'Orchestre et les chœurs de l'Opéra de Paris sur une partition riche en couleurs et en ruptures de ton, avec une alternance de grands airs et d'autres plus intimistes. A cela s'ajoutent des bribes de formes musicales plus rares venues du XVIIIème siècle : menuet, gavotte, danses baroques pour le grand ballet du deuxième acte au Cours-la-Reine.

Jeune et homogène, la distribution compte, outre Pretty Yende, des chanteurs de premier plan. Benjamin Bernheim qui lui donne la réplique campe un Des Grieux très attachant. A son habitude, le baryton Ludovic Tézier fait l’unanimité en Lescaut, cousin et âme damnée de Manon. Mais il faut citer aussi le baryton Pierre Doyen en Brétigny, corrupteur vibrionnant de Manon, et la basse Roberto Tagliavini redoutable Des Grieux père.

Manon
Paris Du 29/03/2020 au 10/04/2020 à 19h30 Opéra Bastille 130, rue de Lyon Téléphone : 08 92 89 90 90. Site du théâtre Réserver  

Manon

de Jules Massenet

Opéra
Mise en scène : Vincent Huguet
 
Avec : Pretty Yende/Armina Edris, Benjamin Bernheim/Stephen Costello, Ludovic Tézier, Roberto Tagliavini, Rodolphe Briand, Pierre Doyen

Direction msicale : Dan Ettinger
Décors : Aurélie Maestre
Costmes : Clémence Pernoud
Lumières : Bertrand Couderc
Chorégraphie : Jean-François Kessler
Dramaturgie : Louis Geisler
Chef des choeurs : José Luis Bass

Durée : 3h30 Photo : © Julien Benhamou