Du bruit et de fureur
Cécile STROUK Montpellier
Contact
Publié le 12 avril 2019
20 ans après, c’est toujours le même frisson. NTM a le secret pour faire vibrer nos âmes, même quand ils ne sont plus là. Hélène Soulié les fait revivre sur la scène de l’Agora près de Montpellier, à travers le récit d’une fan. Une chronique rap d’autant plus réussie qu’elle est trans-temporelle. La vie se répète, même deux décennies plus tard.

« Faîtes du bruiiiiiiiiiiiiiiiiiit !!!! » À qui ça vous fait penser ? Toutes celles et ceux qui sont nés dans les années 1980 ont la réponse qui leur brûle les lèvres. Oui, c’est bien NTM, ce groupe qui a défrayé la chronique en France à la fin des années 1980 avec des messages éclatants (de vérité). Contre le pouvoir, contre la police, contre les injustices, contre la bourgeoisie. Pour faire exister tous ces jeunes de banlieue qu’on stigmatise parce qu'ils sont trop pauvres, trop Noirs, trop Arabes, trop vénères, trop pas cultivés. NTM, c’est un phénomène social qui a transformé en profondeur les esprits des jeunes, et mis à mal les politiques. Kool Shen et Joey Starr ne se sont pas faits appeler Suprême NTM pour rien. Leur groupe est une lutte, un cri, une révolution. Plus encore, « un clou du réel enfoncé dans nos oreilles », pour reprendre les mots de l’autrice et metteure en scène de ce spectacle découvert sur la grande scène de l’Agora, à Montpellier.

MADAM Rap

On rencontre Hélène Soulié quelques minutes avant le démarrage du spectacle. Un échange bref et profond au cours duquel l’on apprend avec plaisir qu’elle se définit comme une féministe queer en quête, dans son travail artistique, de rendre la parole aux femmes de tête, pour exemplifier le féminin. Non pas comme une pauvre chose fragile porté par son seul émotionnel, mais comme un être puissant avec quelque chose à dire et à transmettre. Cette ambition, Hélène Soulié la porte à travers son prochain projet baptisé MADAM PROJECT, qui se présentera sous une forme performative de 6 heures de récits croisés entre femmes scientifiques, littéraires et artistiques. Au moment où l’on partage notre enthousiasme, les portes s’ouvrent. Dans la salle, un amas de jeunes et nous, tout au fond en haut.

Le spectacle démarre fort, tout en bruit saturé, avec cette machine côté cour qui trace de longues affiches avec mots épars écrits en grand. Sur scène, Claire Engel, comédienne en talons, un micro à la main et derrière elle, un écran qui projette des images entêtantes. Elle aussi, démarre en force sa prise de parole, tout feu tout flammes. Après cette tonitruante introduction, elle pose son micro par terre pour nous raconter le jour où elle a découvert NTM. C’était pas gagné. En vivant sur la ligne 12 à Solferino, rien ne la prédestinait à rencontrer ce groupe. Jusqu’à sa rencontre avec un garçon qui lui dévoile leur existence. Frisson. Elle tombe immédiatement amoureuse de ce flow acéré, elle a 17 ans et développe des troubles obsessionnels compulsifs à l’égard de la musique de Joey et Kool. Sa fascination est telle qu’elle les suit partout. Eux, sont à peine plus âgés qu’elle, 18 et 19 ans. Ils ne donnent alors aucun concert à Paris, personne ne soupçonne encore que « ces racailles du 9-3 » vont devenir un phénomène hexagonale mémorable.

N(o) T(hing) M(ove)

Insurrection sonore

Au cours d’une longue logorrhée, elle nous raconte le premier concert de NTM - elle appuie bien chacune de ces lettres - qu’elle voit dans sa vie, à Mantes-la-Jolie. Tous les jeunes de banlieues se sont donnés le mot pour aller voir ce groupe montant, ceux du département natal des deux artistes, ceux du 9-5, ceux du 9-2, ceux du 7-8 et ceux du 7-7. Mais, bad news, le porte blindée du gymnase où doit avoir lieu le concert est fermée. la Municipalité s’est lâchement retournée contre NTM. Et voilà tous ces jeunes furieux de vivre partis dans une épopée rocambolesque pour faire en sorte que le concert ait lieu sur la pelouse du terrain de rugby à côté. La comédienne parle de « camps de transhumance » pour désigner ce stupéfiant engouement. De ses premiers pas, à leurs années en prison en passant par leur 3 albums et le concert mémorable donnée au Zénith à Paris en 1998, NTM a crée un véritable cataclysme social.

La preuve, l’autrice, des années plus tard, a tenu à leur dédier cette pièce, pour montrer ô combien leur langue « nettoie le sang, répare » ; que le rap est une parole augmentée, libérée, scandée, puissante et authentique. Oui, dans ces années-là, en 1995, le FN pour la première fois enregistre 10% de voix au niveau national et prend les reines de la ville de Toulon ; oui, les politiques croulent sous l’incapacité à gérer l’orage qui gronde, parvenant mal - comme Jacques Chirac pour ne pas le citer - à cacher leur racisme latent face à ces « racailles » venues cracher sur leur vacuité. La mise en scène raconte cette cacophonie politique à travers un dispositif de micros qui se font écho les uns aux autres et d’archives sonores diffusées ça et là d’hommes et de femmes politiques dépassés. Comme autant d’armes policières qui tireraient à l’aveugle dans un geste désespéré de sauver quelque chose qui ne peut l’être. En dépit d’une interprétation inégale qui mérite encore d’être murie, la comédienne parvient à recréer cette atmosphère électrique qui dominait alors l’île-de-France.

Avec une dramaturgie signée Marine Bachelot NGuyen (grande figure du théâtre contemporain engagé), Du bruit et de fureur raconte l’histoire d’une génération, aujourd’hui trentenaire, quarantenaire, qui a assisté, à travers la voix de NTM, aux prémices de la crise dans laquelle nous sommes aujourd’hui plongés. Du bruit, nous sommes passés à la fureur.

Cécile Strouk, envoyée spéciale de Montpellier

Avignon Du 05/07/2019 au 26/07/2019 à 20h15 11 Gilgamesh Belleville 11 boulevard Raspail Téléphone : 04 90 89 82 63 . Site du théâtre  

Du bruit et de fureur

de Hélène Soulié

Théâtre
Mise en scène : Hélène Soulié
 
Avec : Claire Engel

 

Conception & Mise en scène : Hélène Soulié

Avec : Claire Engel

Dramaturgie : Marine Bachelot NGuyen

Adaptation : Hélène Soulié

Assistante mise en scène : Camille Thibaud

Dispositif sonore : Carole Rieussec / Kristofk.roll Assisté d’Axel Pfirrmann

Scénographie : Emmanuelle Debeusscher

Lumière : Maurice Fouilhé assisté d'Eva Espinosa

Vidéo : Maïa Fastinger

Costumes : Catherine Sardi

Durée : 1h05 Photo : © Marie Clauzade