Un nid de cendres
Michel VOITURIER Lille
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Publié le 30 janvier 2019
Fresque gigantesque, « Un nid de cendres » met en interaction deux moitiés de mondes complémentaires mais pas nécessairement compatibles : celui de l’enchantement désenchanté et celui de la civilisation désabusé et barbarisé. Ainsi s’entrecroisent des réalités et des fictions car chacun circule d’un univers à l’autre.

Ce pari un peu fou de rédiger pour une troupe de comédiens une sorte d’épopée qui exprime à travers des écritures différentes notre monde actuel et celui des contes d’autrefois, Simon Falguières l’a réussi en majeure partie. Le premier plaisir qu’il nous donne est d’offrir des pastiches intelligents de pas mal d’auteurs et d’histoires qui appartiennent à notre domaine culturel.

Écriture polymorphe

Divers genres se succèdent, parfois même s’entremêlent : farce, comédie, drame, tragédie, mélo, saga. Il y a fréquemment chez l’auteur des utilisations subtiles de la parodie. Au passage, voici des moments sortis tout à la fois du symbolisme mystérieux des non-dits de Maeterlinck et de l’absurde métaphysique teinté de fantastique d’un Kafka qui aurait emprunté l’humour de Woody Allen.

Voici encore la tragicomédie chérie par Shakespeare où cruauté et violence côtoient la passion amoureuse. Et en vrac, les allusions à des mythologies, légendes, contes universels qui ont marqué toutes les littératures et pas mal d’enfances : épopées tumultueuses, histoires effrayantes et merveilleuses de fées, fables habillant des morales ou des idéologies…

Décor caméléon

Cette insatiabilité écrivaine est servie par un astucieux dispositif scénique qui sert de base à une grande partie de la représentation. Ce sont échafaudages mobiles qui s’assemblent ou se dissocient à la façon de certains jeux de construction. Ils modifient l’espace à loisir. Nantis ou dépouillés de certains accessoires, ils indiquent des lieux multiples, parfois plutôt réalistes, parfois allusivement évocateurs. Ils permettent de jouer dans les trois dimensions car les interprètes se retrouvent autant au niveau du plateau qu’à proximité des cintres. Ils sont pour beaucoup dans le rythme très enlevé de la première partie.

Ils sont par moments dissimulés par des panneaux devant lesquels se glissent des intermèdes, des séquences plus brèves, des instants informatifs. Et si le dispositif initial intervient encore dans la seconde partie, il est aussi relayé par des éléments stimulant l’imagination, comme ces toiles blanches supposées vagues océaniques, glaciers immaculés, falaises frontières…

Télescopages spatio-temporels

Cette utilisation maximale de l’espace, y compris de très intermittentes interventions dans la salle parmi le public, laisse toute liberté pour développer les histoires qui se racontent sous les projecteurs. Ceux-ci, d’ailleurs, passent par des variations innombrables d’intensités, de coloration, de focalisations précises créant des ambiances, évoquant des temps d’horloge autant que de météo. 

Cet environnement technique et artistique convient parfaitement à la volonté de l’auteur metteur en scène qui n’hésite jamais à mêler la complexité à des histoires de prime abord normalement chronologiques. Les endroits des actions traversent ceux d’autres actions, ces dernières traversant à leur tour des époques différentes. Et cela avec un naturel qui rend plausible cette sorte de mise en abyme.

Car Falguières pousse le plaisir du théâtre au plus loin, aidé entre autres par une profusion de costumes stylisés. Il insiste sur les confusions qu’il nous arrive de faire entre fiction et réalité. Des personnages réalistes, fictifs puisque nés de la plume de l’écrivain, évidemment joués par des comédiens en chair et en os, rencontrent d’autres acteurs bien réels en train d’interpréter d’autres protagonistes venus de l’imaginaire des récits appartenant à la culture universelle. Ceci, finalement, se résout dans la continuité d’un spectacle où certains rôles deviennent des citoyens ordinaires qui finissent par intégrer... une troupe de théâtre itinérant.

Thématique éclatée

En dehors de celui du théâtre, de son fonctionnement, des écritures, du pouvoir d’ouverture contenu dans les littératures, « Un nid de cendres » aborde forcément de nombreux thèmes. Il n’y a qu’à se laisser porter car ils sont abondants. L’amour, bien entendu sous des aspects variés : paternel, maternel, filial, sexuel, légal, culturel… L’aventure : désirée quand il s’agit de partir en quête de quelque trésor ou d’une autonomie à assumer ; contrainte lorsqu’il est question d’exclusion, d’exil. 

À côté de cela, gravitent des sujets hétéroclites. Cela s’étend de l’exercice d’un pouvoir à la vie quotidienne, de la jeunesse audacieuse à la vieillesse affaiblie, du courage à l’hypocrisie, de l’égocentrisme à la violence, la gloire littéraire… Au passage, surgit une réflexion sur les conditions de vie d’une troupe dramatique, une interrogation à propos de la fragilité d’une existence, un sourire lors d’une tendresse ou une velléité d’action devant une tension crescendo. Çà et là, des répliques du genre : « Les révolutions ne sont jamais très intelligentes ». Ou "on grandit vite quand on a la mort sur l'épaule". Voire "on n'écrit pas cent vingt-trois pièces sans les bâcler..."

Certes, le spectacle est long. Près de six heures, sans compter l’entracte. Cependant cette durée ne pèse pas, même si le rythme de la seconde partie est plus ralenti. La troupe possède en effet une formidable dynamique dans la conviction de ce qu’elle a créé, le travail vocal et gestuel est impeccable, les trouvailles ne cessent quasi jamais. Et, en dépit des apparences, toutes les histoires entremêlées sont compréhensibles au premier degré.

Tourcoing Du 23/01/2019 au 27/01/2019 à 20h me je (1ère partie) 20h ve 19h sa (2e partie) 14h (intégrale) Idéal (Théâtre du Nord) 19 rue des Champs Téléphone : 03 20 17 93 30. Site du théâtre Réserver   Villeneuve d'Ascq (Lille) Du 31/01/2019 au 02/02/2019 à 19h je (1ère partie),19h ve (2e partie) 16h sa (intégrale) La Rose des Vents Boulevard Van Gogh, Téléphone : 0320 61 96 96. Site du théâtre Réserver  

Un nid de cendres

de Simon Falguières

Epopée Théâtre
Mise en scène : Simon Falguières
 
Avec : John Arnold, Antonin Chalon, Mathilde Charbonneaux, Camille Constantin, Frédéric Dockès, Élise Douyère, Anne Duverneuil, Charlie Fabert, Simon Falguières, Charly Fournier, Victoire Goupil, Pia Lagrange, Lorenzo Lefebvre, Stanislas Perrin, Manon Rey, Mathias Zakhar

Collaboration artistique :Julie Peigné,
Scénographie : Emmanuel Clolus,
Création sonore : Valentin Portron,
Création lumières : Léandre Gans,
Création costumes : Clotilde Lerendu, Lucile Charvet,
Accessoiriste : Alice Delarue,
Assistanat à la mise en scène: Ludovic Lacroix

Durée : 6h (entracte compris) Photo : © Simon Gosselin  

Production déléguée : Théâtre du Nord CDN Lille-Tourcoing Région Hauts-de-France
Coproduction : Le K ; le Tangram Scène Nationale d'Evreux Louviers ; La rose des vents Scène nationale Lille Villeneuve d’Ascq ; Le Réseau PAN : Le Tangram Scène Nationale d'Evreux Louviers, Le Préau Centre Dramatique National de Vire, lCentre Dramatique National de Rouen, Comédie de Caen CDN de Normandie, Scène Nationale de Dieppe, Le Trident Scène Nationale de Cherbourg, la Scène Nationale 61 Alençon.
Soutiens
: DRAC Normandie, Région Normandie, Département de l’Eure, Jeune Théâtre National, Dispositif d’Insertion de l’École du Nord, Maison Maria Casares