Noël TINAZZI Paris
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Publié le 29 novembre 2018
Dans sa mise en scène moderne de « La Traviata », opéra rebattu de Verdi, Deborah Warner revient aux sources de la tragédie qui pèse sur la courtisane au grand cœur. L’interprétation de la soprano Vannina Santoni, qui incarne pour la première fois le rôle-titre, fera date.

Lorsque le rideau se lève sur la scène du Théâtre des Champs Élysées, on craint le pire. Ces alignements de lits d’hôpital qui tiennent lieu de tout décor, ce sol luisant qui sent l’antiseptique et réfléchit des ombres sinistres sur le mur de fond, cette silhouette blanche qui apparaît telle un spectre et allume d’un air négligent une cigarette… tout cela sent l’actualisation à marche forcée de l’opéra le plus flamboyant, le plus mélodramatique, le plus galvaudé aussi de Verdi, créé en 1853 à la Fenice de Venise. Mais lorsque, surgissant d’un linceul en robe du soir rouge, la soprano Vannina Santoni, blonde éclatante qui chante le rôle de Violetta dite la Traviata (en français, la « dévoyée »), la vie (mondaine) et ses plaisirs (forcément coupables) reprennent le dessus. Et le spectacle se déroule comme un flash-back entraînant inéluctablement vers la tombe la courtisane de haut-vol condamnée par la phtisie et les bonnes mœurs.

Venue du théâtre shakespearien, la metteure en scène Deborah Warner parvient à donner à voir cet opéra comme si c’était la première fois, avec une direction d’acteurs originale et pointilleuse, ménageant un crescendo dans l’émotion tout au long des trois actes. Très cohérents, ses partis-pris tendent à une intensité dramatique constante, revenant aux sources théâtrales du livret, adapté de la pièce d’Alexandre Dumas fils, « La Dame aux Camélias », et lui conférant un maximum de crédibilité. Ainsi les costumes des années quarante renvoient-ils à une époque où la tuberculose était encore une malade incurable et mortelle. De même, le choix de la jeune soprano française Vannina Santoni, qui interprète pour la première fois ce rôle-titre, dramatiquement et musicalement périlleux. Avec brio et un total engagement dans le chant, jouant d’une palette de couleurs et de nuances rare, qui va des aigus les plus puissants aux pianissimi les plus délicats, son interprétation fera date.

Retour aux sources également pour le chef Jérémie Rhorer qui, selon la volonté de Verdi, décide d’utiliser un diapason plus bas que celui généralement en vigueur, ce qui confère à son orchestre sur instruments anciens, Le Cercle de l’harmonie, et au Chœur de Radio de France, une sonorité plus intimiste, peut-être moins éclatante (notamment dans la scène du bal du deuxième acte) mais sûrement plus dramatique. Dans le même souci d’authenticité, le chef renonce à certains ornements dans les airs des solistes qui ont été rajoutés après Verdi, des trilles spectaculaires mais non nécessaires, où s’illustraient les divas de légende (notamment La Callas dans la mise en scène d’anthologie de Visconti).

Divine surprise


Aux Champs Élysées, il y a donc deux  héroïnes sur scène, l’une muette et dolente (l’actrice et danseuse Aurélia Thierrée) qui tente d’entraîner l’autre, bien vivante, vers la mort. Cette dernière résiste avec d’autant plus de vigueur que, divine surprise, elle découvre enfin l’amour (le vrai, le grand, le desinterressé) en la personne du fringant Alfredo. Jamais on ne vit pareille sensualité transparaître au deuxième acte, lorsque les deux amants se retirent à la campagne pour une parenthèse enchantée où ils croquent la pomme à belles dents, sur un matelas posé à même le sol.

Mais la bienséance bourgeoise ne tarde pas à donner de la voix, représentée par l’intraitable père d’Alfredo, Germont, qui a encore une fille à marier et qui demande à Violetta de mettre fin à cette liaison scandaleuse en sacrifiant son amour sur l’autel de l’honneur familial. Avec une grandeur d’âme déchirante, la courtisane va obtempérer. Et retrouver son destin, dans la chambre d’hôpital où, pour finir, l’attend son double pour se confondre avec elle.

Rien, ni la visite tardive d’Alfredo (Saimir Pirgu, ténor irradiant), ni le retour penaud de Germont repenti (Laurent Naouri, baryton-basse impressionnant), ni l’éphémère sursaut de vie final ne pourront la dévier de la trajectoire mortelle qui était tracée pour elle depuis le début. 

Contrairement à sa (mauvaise) réputation, La Traviata est restée bien dans sa voie.

La Traviata
Paris Du 28/11/2018 au 09/12/2018 à 20h Théatre des Champs-Elysées 15 avenue Montaigne, 75008 Paris Téléphone : 01 49 52 50 50. Site du théâtre

Retransmission sur France Musique le dimanche 16 décembre à 20h

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La Traviata

de Giuseppe Verdi

Opéra
Mise en scène : Deborah Warner
 
Avec : Vannina Santoni, Saimir Pirgu, Laurent Naouri, Catherine Trottmann, Clare Presland, Marc Barrard, Francis Dudziak, Marc Scoffoni, Matthieu Justine, Pierre-Antoine Chaumien

Direction musicale : Jérémy Rohrer

Chorégraphie : Kim Brandstrup
Scénographie : Justin Nardella, Chloé Obolensky, Jean Kalman
Costumes : Chloé Obolensky
Lumières : Jean Kalman

Durée : 2h30 Photo : © Vincent Pontet