L'Avare
Noël TINAZZI Paris
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Publié le 3 juin 2018
L'Odéon reprend la mise en scène de Ludovic Lagarde pour « L’avare » de Molière. Jouée sans s'économiser par un Laurent Poitrenaux survolté, la comédie prend une tournure très noire, outrée.

Violent ou fou ? Ou les deux ? On ne sait, à voir Laurent Poitrenaux se démener sur la scène de L'Odéon, laquelle de sa passion pour l'argent ou de sa violence destructrice l'emporte dans le caractère tiré au noir d'Harpagon. En tout cas, Ludovic Lagarde dans sa mise en scène très contemporaine exacerbe ces deux traits et même en rajoute une couche tirant la pièce un peu en longueur. Au risque d'entraîner le comédien qui joue cet Harpagon de choc vers le cabotinage et d'escamoter par moments le texte - drôle en soi - de Molière.

Dès le départ du projet, avec les acteurs et les élèves du CDN de Reims, en 2014, Lagarde a voulu une version de L'Avare qui "s'adresse à tous les publics". Particulièrement les jeunes vers lesquels la mise en scène multiplie les clins d'œil : façons de parler, de bouger, d'échanger des répliques sur le mode rap.... Tout est fait pour donner des allures non classiques à l’interprétation. Mais, un morceau de fesse nue par-ci, une overdose de maquillage par-là, une diction rapide de tel ou tel personnage, pas toujours audible... le parti anti-conventionnel est parfois forcé, notamment le personnage de Frosine, l'entremetteuse de service, carrément too much.

Hormis ces réserves, la vision d'Harpagon par Lagarde est juste et cohérente. Dans le programme, il dit s'être inspiré d'un boss de la mafia sicilienne qui vivait dans un taudis isolé d'où il exerçait un pouvoir illimité et menait une affaire d'import/export florissante. Voici donc Harpagon dans une sorte d'entrepôt d'une société de vente en ligne immergé dans une accumulation de cartons, conteneurs, caisses ... que des manutentionnaires silencieux déplacent pendant les pauses, sur une musique inquiétante venue d'ailleurs. Une sorte de baraque à frites minable, que les protagonistes ouvrent et ferment à vue, et à grand bruit, tient lieu de cuisine et de réduit où se règlent des comptes en tous genres.

Secoué de convulsions

Au centre de ce dispositif glacial, Harpagon exerce sa tyrannie paranoïaque sur tous, en particulier ses deux enfants, sans s'oublier lui-même. Vivant dans le soupçon permanent, il surveille tout et tous. Régulièrement, il consulte l'écran de vidéosurvaillance qui lui confirme que son trésor est en lieu sûr, enterré dans son jardin, sous une fausse pelouse. Et même dans le seul plaisir qu'il s'accorde - il veut se remarier - il entre en concurrence avec ses proches : ne brigue-t-il pas avec une obstination ridicule la même jeune fille que son fils ?

Déséquilibré, Harpagon l'est à un point pathologique, secoué de convulsions dès qu'il s'agit d’argent - et on ne parle que de cela dans ce qu'on ne peut appeler sa maison, tant tout y est provisoire. La seule chose dont il ne soit pas économe, c'est donner des coups et les malédictions ("Je n'ai que faire de vos dons", lui rétorque son insolent de fils Cléante, finement joué par Tom Politano). Seule personne à oser lui dire son fait, le cuisinier-cocher-factotum Maître Jacques (excellente Louise Dupuis) est aussi celle qui subit la plus grande violence.

Avec une vitalité étonnante, Laurent Poitrenaux ne se ménage pas plus que son personnage, jouant un Harpagon vibrionnant, bourreau des autres autant que de lui-même. Après le vol de la cassette, prétexte à la scène la plus drôle et la plus réussie du spectacle, il s’écrie : "mon sang" ! Ce qui alimente le quiproquo créé par la confusion entre sa fille et son trésor. Et qui en dit long sur sa santé mentale. D'ailleurs, au terme de sa folle trajectoire, Harpagon s'est enfermé dans son trésor retrouvé, sa chère cassette, sorte de congélateur-tombeau, seul objet qui subsiste sur scène quand tous les autres ont disparu dans la débâcle. Autant dire qu’il s’est emmuré dans sa folie.

Paris Du 02/06/2018 au 30/06/2018 à 20h Odéon Théâtre de l'Europe Place de l'Odéon Téléphone : 01 44 85 40 40. Site du théâtre

Dimanche à 15h

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L'Avare

de Molière

Théâtre
Mise en scène : Ludovic Lagarde
 
Avec : Marion Barché, Myrtille Bordier, Louise Dupuis, Alexandre Pallu, Laurent Poitrenaux, Tom Politano, Julien Storini, Christèle Tual

Scénographie : Antoine Vasseur
Lumière : Sébastien Michaud
Costumes :
Marie La Rocca
Maquillage et coiffure : Cécile Kretschmar
Musique : Pierre-Alexandre “Yuksek” Busson
Dramaturgie : Marion Stoufflet
Assistanat mise en scène et vidéo : Céline Gaudier
Son : David Bichindaritz
Mouvements : Stéfany Ganachaud

Durée : 2h35 Photo : © DR

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