Suzane VANINA Bruxelles
Contact
Publié le 30 mai 2018
Avec des acteurs "à l'aube de leur vingtaine", il s'agit d'une adaptation nouvelle du spectacle créé en 2005 et présenté au Kunsten en 2007. Après avoir abondamment tourné à travers le monde, il a pris un bon coup de jeune, mais pas seulement. Il était intéressant pour l'auteur-metteur en scène Toshiki Okada de confronter cette nouvelle génération à des faits anciens pour eux.

Pour situer les faits dont il est question, il faut se rappeler que lors de la guerre en Irak*, la participation du Japon a été un évènement important pour un pays qui, depuis 1945, avait affiché solennellement son refus de toute intervention militaire. Il y eut des réactions outrées et du jamais vu: les manifestations pacifiques de certains citoyens.

D'autres, par contre, ont continué à vivre sans s'en soucier. Leurs petites histoires banales sont racontées plus que jouées par sept comédien/ne/s dans un style qui a fait la renommée du metteur en scène-auteur Toshiki Okada. Après "Ground and floor" (2013), après "Time's Journey Trough a Room" (2016), où une certaine "lenteur chorégraphique" était de mise, Okada réussit encore surprendre.

C'est ainsi que l'on assiste à une gestuelle étonnante, sorte de chorégraphie intime et dynamique. On pourrait presque dire que l'on est entre le théâtre et la danse, parlons alors de performance théâtrale.

La langue est celle d'un argot japonais parlé dans la région de Tokyo, traduite de même en "langage jeune" actuel. La scénographie vise le dépouillement, la neutralité, mais le surtitrage est, pour une fois, élément de décor en lui-même, la traduction (NL/FR) s'inscrivant sur une sorte de grand objet planant au-dessus des têtes... Mots = Menace ?

Autre particularité: les "rôles" interchangeables des protagonistes de chaque histoire: un acteur pour un personnage féminin et inversément. Minobe et Yukki sont un couple hétéro qui vont passer ensemble leurs "five days" chauds... enfermés dans un "Love Hotel" de Shibuya, un quartier de Tokyo, avant de se quitter sans avoir échangé leurs noms. Seront évoqués des concerts, des séances de ciné vues à deux ou des petits délires solitaires en chambre close, ou bien encore une manifestation pacifique où tous ne sont pas animés des mêmes motifs...Et là, on sent un malaise, une ambigüité.

 "Une oeuvre emblématique"
 
"Five Days in March"/"Cinq Jours en Mars" est au départ un roman, mais aussi un thème qui hante toujours la population japonaise, fragilisée par l'énorme choc plus récent que l'on sait : le séïsme du 11 mars 2011 où, en l'espace de quelques heures, le pays avait dû affronter un triple danger, le séïsme ayant été suivi d'un tsunami qui a causé une catastrophe nucléaire...

L'auteur avait ressenti la nécessité d'un travail scénique au sein de sa compagnie "chelfitsch" la bien-nommée ici (prononciation déformée de "selfish"/égoïste). Il l'a voulue aujourd'hui oeuvre de très jeunes gens n'ayant pas connu l'époque de cette "création-phare" (le plus jeune a une vingtaine d'années et les autres guère davantage).

Lui est venue l'envie de creuser encore sa recherche, de voir à nouveau comment les mots interagissent avec le corps ou, pour les acteurs, "comment séparer leurs corps de leurs discours". Parfois les gestes et mouvements démentent les paroles; ils seraient l'expression d'un moi souterrain, d'un inconscient qui veut s'exprimer... ou d'un malaise plus général qui empêche un "parler vrai" ? 

A la fin, on constate le grand écart entre les petits soucis quotidiens et les grands enjeux sociaux dont cette génération se dit pourtant consciente. Alors, ressenti d'impuissance ou indifférence commode en 2018 ?

Five Days In March
Bruxelles - KunstenFestivalDes Arts - Belgique Du 23/05/2018 au 26/05/2018 à 20h30 Kaaitheater 20 square Sainctelette 1000 Bruxelles Téléphone : 02 201 59 59. Site du théâtre Réserver  

Five Days In March

de Toshiki Okada

Théâtre
Mise en scène : Toshiki Okada
 
Avec : Chieko Asakura, Riki Ishikura, Yuri Itabashi, Ayaka Shibutani, Ayaka Nakama, Leon Kou Yonekawa, Manami Watanabe

Assistanat: Mana Inukai
Scénographie: TORAFU ARCHITECTS
Direction technique: Koro Suzuki - Régie générale: Daijiro Kawakami - Direction lumière: Tomomi Ohira (ASG) - Direction sonore: Norimasa Ushikawa -
Costumes: Kyoko Fujitani (FAIFAI)
En japonais - surtitres: NL/FR - Surtitrage avec le soutien de ONDA

Durée : 1h30 Photo : © Kenta Cobayashi  

Création-production: chelfitsch, KAAT Kanagawa Arts Theatre - Production associée: precog co.LTD - Pour la production exécutive: Akane Nakamura, Tamiko Ouki, Mihoka Kawamura, Mai Hyodo, Megumi Mizuno, Takafumi Sakiyama, Minami Kambe, Yuka Sugiyama
Coproduction: Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles (BE)/KAAT Kanagawa Arts Theatre, ROHM Theatre Kyoto (JP)
Avec le soutien de: Toyohashi Arts Theatre PLAT, Nagano City Arts Center, Yamaguchi Center for Arts and Media,YCAM (JP)
Soutiens: résidences: Toyohashi City, Toyohashi Arts Theatre PLAT - Avec la complicité de Steep Slope Studio, Kinosaki International Arts Center (JP)

*La guerre 2002-2011, est déclenchée par les Etats-Unis (de George W. Bush) et la Grande-Bretagne (de Tony Blair) avec "les Forces de la Coalition" (une quarantaine de pays dont le Japon). Le 20 mars 2003, c'est l'opération "Liberté pour l'Irak" et le 21 mars, l'opération "Choc et Stupeur" : le commencement des bombardements. Elle aura provoqué la mort de dizaines de milliers d'Irakiens, profondément déstabilisé le pays et permis l'installation d'Al-Qaïda, puis de Daech.

Lire : Toshiki Okada, Cinq jours en mars, Besançon, Solitaires intempestifs, 2010, 64 p.