Guerre et térébenthine
Suzane VANINA Bruxelles
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Publié le 3 avril 2018
Plutôt que l'auteur qui relate ses recherches et que le grand-père qui témoigne de son vécu de soldat, c'est une autre personne, qui seule, aura la parole, une narratrice: la formidable Viviane De Muynck. Avec la Needcompany, elle porte deux heures durant cette adaptation théâtrale d'un roman de Stefan Hertmans qui remue les sens et les consciences.

C'est l'histoire de sa famille que le romancier a retrouvée en partie grâce à ce grand-père trop discret qui lui a remis peu avant sa mort (dans les années 1980) quelques vieux cahiers entièrement remplis d'une écriture serrée. Il les a retranscrits dans un roman-témoignage divisé en trois parties distinctes que le metteur en scène et adaptateur Jan Lauwers a porté à la scène de la même façon: son enfance ouvrière misérable dans la Flandre gantoise d’avant 1900, ses expériences de soldat sur le front de la Première Guerre mondiale, son grand amour brisé pour une jeune femme décédée trop tôt de la grippe espagnole.

Lauwers, plutôt fidèle à Hertmans, ajoute tout de même un personnage de son cru: l'infirmière boîteuse/Grace Ellen Barkey, en qui l'on verra l'Ange salvateur, consolateur ou au contraire expiateur, reflet des contradictions humaines, symbole d'un système de santé bancal, témoin impuissant du déroulement de l'Histoire.

Paradoxe: alors qu'il est le héros du récit, Urbain Martien/Benoît Gob, ne dira pas un mot bien qu'il soit présent dans son petit atelier de peintre, reconstitué côté cour au premier plan du plateau. Rendus visibles par toute une salle, deux écrans vidéos de part et d'autre du proscenium rendent compte de ses travaux au fusain tout au long du spectacle.

Urbain Martien ne se remettra jamais de ses traumatismes, même si par son enfance à la dure, il a acquis une résistance physique solide. Outre les cicatrices sur son corps, il tentera de cacher celles de son coeur par la pratique de la peinture, son don de copiste rigoureux, admiratif des grands maîtres classiques.

 Vers l'universel

Jan Lauwers mise sur le côté "petite histoire sur fond de grande Histoire"; il veut dépasser le trop intime et inclure le témoignage dans la fresque...

Le plateau est régulièrement coupé en deux dans sa largeur par un rideau aux plis changeants au gré des scènes. Alors que l'on est captivé à l'avant-plan par le récit de Viviane De Muynck, se déroulent en fond des séquences très (trop ?) réalistes : que ce soit le travail en usine (une fonderie de fer) d'Urbain, 12 ans, dans un vacarme infernal et des conditions inhumaines, son évocation horrible d'une fabrique de gélatine, ou les combats monstrueux de "la grande boucherie" avant les "festivités" de la fin de la guerre...

La musique de Rombout Willems, le trio de musiciens-performeurs/Alain Franco, Simon Lenski et George van Dam sur leur petit praticable tournant et qui se mêlent à l'action, les sons frappés sur des grands panneaux de bois qui s'entrechoquent, installent un climat de chaos et d'une violence parfois insoutenable dans la partie ayant trait à la guerre où la grande muette est... Viviane De Muynck figée à l'avant-plan. La progression des évènements est annoncée par projections sur les panneaux.

D'autres moments sont eux aussi intenses mais pour d'autres raisons, comme cette création d'une oeuvre d'art monumentale émergeant lentement du désordre dû à la montée de l'industrialisation, une nouvelle forme d'art à laquelle se heurtera le classicisme d'Urbain Martien.

Le troisième volet, lui, se déroule dans une tout autre ambiance, au premier plan cette fois et l'on verra la narratrice devenir un personnage, celui de la rigide Gabrielle, épousée par devoir par Urbain, soeur de l'adorée disparue et tant regrettée Maria-Emelia. 

L'adaptation d'un écrit pour la scène n'est jamais tâche facile, a fortiori quand il s'agit d'un monumental roman-témoignage (430 pages de recherches, documents, illustrations...) dont les trois parties pourraient constituer chacune un seul texte.

Mais le projet est né dans la tête de Jan Lauwers, l'audacieux homme de théâtre aux multiples talents et ressources, dont celles des membres de sa compagnie, Needcompany, née en 1987. Elle comprend encore certains des mêmes acteurs-performeurs et elle a connu la consécration internationale avec "La Chambre d'Isabella"(2004)*.

Dans un spectacle sans dialogues, sans recours aux procédés technologiques devenus habituels, Lauwers mise sur l'excellence de ses acteurs-danseurs-musiciens, rompus à toutes les techniques théâtrales et sur sa volonté de réalisme (jusqu'à l'outrance...) nimbé de poésie pourtant: un mélange secret et personnel !

Bruxelles - Belgique Du 27/03/2018 au 30/03/2018 à 20h30 Kaaitheater 20 square Sainctelette 1000 Bruxelles Téléphone : 02 201 59 59. Site du théâtre

Tournée: Mai 2018: 29-30/05:Scène Nationale de Sète et du Bassin de Thau (Avant-Premières FR)
Juin 2018: 22-23/06: Poznan, Malta Festival Poznan (PL) - 28-29 juin: Marseille, Festival de Marseille (Premieres FR)
Septembre 2018: 14-15/09: Dresden HELLERAU/European Center for the Arts Dresden (DE)
Novembre 2018: 5/11: Roeselare/CC De Spil - 08/11: Brugge/Concertgebouw Brugge - 10/11: Strombeek/CC  - 15/11: Mons - 22-23-24/11: Gent, Kunstencentrum Vooruit - 23 nov
Décembre 2018: 01/12: Aalst/CC De Werf - 05/12: Turnhout/de Warande - 07/12: Kortrijk/Schouwburg Kortrijk - 09/12: Heist-op-den-Berg/Cultuurcentrum Zwaneberg - 18/12: Sint-Niklaas/CC Sint-Niklaas
Janvier 2019: 23-24-25/01: Bruxelles/Théâtre National Wallonie-Bruxelles (BE)
Mars 2019: 28-29/03: Madrid/Teatros del Canal (ES)
Avril 2019: 03-04/04: Dijon/Opéra de Dijon (FR)

Réserver  

Guerre et térébenthine

de Stefan Hertmans

Théâtre
Mise en scène : Jan Lauwers
 
Avec : Grace Ellen Barkey, Benoît Gob, Louise Lauwers (ou Melissa Guerin), Sarah Lutz, Elik Niv, Maarten Seghers, Mohamed Toukabri, Viviane De Muynck ainsi que Alain Franco, Simon Lenski et George Van Dam

Musique: Rombout Willems - Trio de musiciens: Alain Franco (piano), Simon Lenski (violoncelle), George van Dam (violon)
Costumes: Lot Lemm - Assistante: Lieve Meeussen
Dramaturgie, sous-titrage: Elke Janssens
Conception éclairages: Ken Hioco,
Son: Ditten Lerooij, Dries D’Hondt
Moniteur d’escrime: Jacques Cappelle - Stagiaire: Josephine Dapaah
Construction décors: Toneelhuis, Antwerpen - Finition décors: Simon Callens
Soutien logistique: Irmgard Mertens
Décor, éclairage, technique: Saul Mombaerts, Tijs Michiels
Introduction dramaturgique: Erwin Jans

Durée : 2h Photo : © Marteen Vanden Abeele  

Création-production: Needcompany 
Coproduction: Toneelhuis, Antwerpen (BE)/Festival De Marseille (FR) - Production Marjolein Demey/Stagiaire P.U.L.S. Bosse Provoost
Soutiens: Tax Shelter du Gouvernement fédéral belge et des autorités flamandes (Provincie West-Vlaanderen/Vlaamse Overheid) - Ce projet s'inscrit dans le cadre des Commémorations du Centenaire de la Première Guerre mondiale - Financement Tax Shelter: Casa Kafka Pictures empowered by Belfius - Isabelle Molhant, Valérie Daems, Christel Simons

*Spectacle suivi de "La Poursuite du vent"(2006), "Le Bazar du Homard"(2006),"Lla Maison des Cerfs"(2008) "Market Place 76"(2012) et "The Blind poète, 7 portraits" en 2015. Chaque spectacle "tourne" largement et certains se rejouent encore et toujours... (échos à revoir sur le site)
"Oorlog en terpentijn" est paru en 2013 chez De Bezige Bij, Amsterdam. Primé, traduit dans une quinzaine de langues, sa traduction en français:"Guerre et térébenthine"a été établie par Isabelle Rosselin © Editions Gallimard en 2015 (Folio 6261)

Revoir : http://www.ruedutheatre.eu/article/81/la-maison-des-cerfs/

             http://www.ruedutheatre.eu/article/496/het-hertenhuis-la-maison-des-cerfs-the-deer-house/

             http://www.ruedutheatre.info/article-3325594.html