Actrice
Noël TINAZZI Paris
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Publié le 13 décembre 2017
Dans « Actrice », sa dernière création, Pascal Rambert célèbre son amour des comédiennes et du théâtre sous toutes ses formes. Une grande actrice du théâtre russe, incarnée magnifiquement par Marina Hands, se meurt parmi les fleurs.

L’émotion ne fait pas peur à Pascal Rambert. Ni la représentation de la mort, sujet devenu tabou sur les planches. En mettant en scène les derniers instants d’une grande actrice entourée de fleurs et de ses proches, l’auteur, metteur en scène, chorégraphe, revendiquant la porosité entre ce qu’il vit et ce qu’il écrit, proclame son amour inconditionnel des actrices. Et, corrélativement, son amour du théâtre sous toutes ses formes, sa foi en la puissance de la parole, affirmant sa place centrale dans la création contemporaine.

Dédié à une actrice qui les représente toutes, magnifiquement incarnée par la seule Marina Hands, hypersensible dans l’économie de démonstrations, « Actrice » célèbre le grand théâtre russe, avec notamment des références à « La Mouette », de Tchekhov. Mais on relève aussi des renvois au nô japonais, au baroque période Shakespeare, au mélodrame façon « Dame aux camélias », à l’expressionnisme du jeune Brecht. S’y révèle une vraie écriture théâtrale qui embrasse et synthétise tous les styles et gère pas moins de quinze personnages sur scène. Avec une distribution internationale composée d’acteurs rencontrés au fil de ses spectacles partout dans le monde, finlandais (avec qui il a fait sa pièce de danse « Memento mori »), italiens, espagnols, chinois… pas toujours compréhensibles mais très impliqués.

L’idée d’ « Actrice » est venue de son long séjour à Moscou, au Théâtre d’Art, où se répétait sa pièce « Clôture de l’amour », en 2012.  Son grand succès (qui se poursuit toujours) a suscité une commande d’une œuvre par et pour ce même Théâtre. « Actrice » est le fruit de la fréquentation assidue des acteurs moscovites et de leur public, avec ce culte fervent si particulier qui leur est rendu sous la forme de brassées de fleurs offertes en hommage. La pièce parle d’une actrice d’un grand théâtre de répertoire qui sait qu’elle va mourir dans la fleur de l’âge. De quoi souffre-t-elle exactement, cela n’est pas dit, mais il est clair que tant qu’elle possède la parole elle vit. Et même intensément.

La scène du théâtre des Bouffes du Nord est couverte de centaines de bouquets de fleurs, dans une atmosphère fastueuse et funèbre de reposoir. Au centre, le lit où repose la mourante, Eugenia, en proie à d’horribles cauchemars dus à la morphine ingurgitée à fortes doses. A ses côtés, ses vieux parents sommeillent, mal remis de la fin de l’ère soviétique. Puis défile dans un désordre calculé toute la famille. Sa sœur executive woman revenue du Monténégro où elle a fait fortune dans l’économie de marché (Audrey Bonnet, très crédible), son beau-frère bon bougre (sympathique Elmer Bäck), sa fille (explosive Lyna Khoudri), son mari actuel, ogre alcoolique fort en gueule (truculent Jakob Öhrman).

Et la cohorte des gens du théâtre, un ancien qui a été son mentor (épatant Jean Guizerix) lui enseignant à disparaître à l’intérieur des personnages, à se dissoudre dans l’incarnation d’un rôle, ce dont elle a fait à son tour son credo. Et un confrère de sa génération qu’elle chérit particulièrement (formidable Luc Bataïni). Et d’autres plus jeunes qui viennent lui dire combien elle a compté et compte toujours pour eux.

Avec eux, Eugenia vit des (derniers) moments éclatants de vie, ponctués de scènes de révolte contre la cruauté du sort. Dans ce défilé, deux personnages ont un statut à part, tous reliés à la mort sans apporter la réponse attendue. D’abord, l’infirmier qui vient périodiquement rendre les soins, corseté dans sa blouse blanche et son impuissance à guérir, et qui finira par devenir l’allégorie même de la mort. Ensuite, le prêtre qui prononce des paroles apaisantes, lesquelles vont entraîner l’actrice dans un monologue d’amour-haine avec Dieu.

Impromptu bouffon

Tout paraît désespéré lorsque l’ingénieux beau-frère met sur pied une idée lumineuse : il convoque tous les personnages sur scène pour un spectacle impromptu et bouffon. Une pièce allégorique chantée et dansée avec les acteurs associés aux fleurs qu’ils portent en manière de déguisement. A chacun (et à chaque fleur associée) est attribué un rôle : l’amour, la haine, la passion, etc. Tous, même les plus vieux, se lancent avec enthousiasme dans l’hymne à la vie, condamnant unanimement l’infirmier, orné de fleurs blanches, à la mort… 

On aurait aimé en rester à cette charmante féerie. Des cris hystériques de la fille refusant de se séparer de sa mère morte entretemps, de la réconciliation unilatérale et posthume de la sœur, on aurait pu se passer. Mais ce serait faire fi de la réalité de la mort (et du théâtre) dont Pascal Rambert, lui, ne peut et ne veut pas se passer.

Paris Du 12/12/2017 au 30/12/2017 à 20h30 Théâtre des Bouffes du Nord 37 bis, boulevard de la Chapelle, 75010 Téléphone : 0146073450. Site du théâtre Réserver  

Actrice

de Pascal Rambert

Théâtre
Mise en scène : Pascal Rambert
 
Avec : Marina Hands, Audrey Bonnet, Ruth Nüesch, Emmanuel Cuchet, Jakob Öhrman, Elmer Bäck, Yuming Hey, Luc Bataïni, Jean Guizerix, Rasmus Slätis, Sifan Shao, Laetitia Somé, Hayat Amiri, Lyna Khoudri

Scénographie : Pascal Rambert
Lumières : Yves Godin
Costumes : Anaïs Romand
Assistante à la mise en scène et directrice de production : Pauline Roussille

Durée : 2h15 Photo : © Jean-Louis Fernandez