Pavement
Publié le 1er décembre 2017
L’ 'Espace 1789' a obtenu à l’arrachée la seule représentation en France du spectacle 'Pavement' du chorégraphe américain Kyle Abraham. Créée en 2012, cette chorégraphie urbaine et poignante scande toujours intensément aux spectateurs que nous sommes le bruit de l’asphalte et de la résignation. Sur scène, un panneau de basket pour seul décor, un négro spiritual en ouverture puis Bach et Vivaldi, les détonations d’un semi-automatique, des hommes et une femme pour combler l’espace vide … L’immersion est possible.

Deux hommes, noirs, se croisent alors, virevoltent, baguenaudent avant d’être mis au sol, bras dans le dos, ventres à terre par un homme blanc de passage. L’entrée en matière est brutale ; le quotidien d’un quartier afro-américain de Pittsburg aussi.

Les moments de liberté seront fugaces, le temps d’une arabesque ou d’un porté, d’une courte fraternité ou d’un enlacement amoureux puis le manège reprend et tour à tous ces hommes et une femme sont contraints à l’immobilisme, muselés, mains dans le dos, face contre bitume. La voix d’un policier laisse échapper l’incessant refrain du « Any weapon any drug » (aucune arme aucune drogue) ?

Les corps s’étreignent et se repoussent, cherchant le geste libertaire, le mouvement échappatoire de cette condition dans laquelle ils sont retenus. Le talentueux Gil Scott-Heron l’avait pourtant annoncé «The Revolution will not be televised » ( la révolution ne sera pas télévisée ) et le panneau de basket, transformé en écran par intermittence, n’y changera rien.

Le parti pris est laconique et engagé. Pêle-mêle, la violence policière, les gangs, la rage et la soumission dans cette société américaine à deux vitesses sont exposés. Et si le terrain de basket et les premiers mouvements des danseurs font immédiatement penser aux scènes introductives de West Side Story, Kyle Abraham s’en défait pour montrer aussi les déchirements intracommunautaires dans les ghettos noirs, révélant, par les cris de l’homme esseulé, le manque d’entraide et de solidarité.

 

La relève américaine

L'identité affirmée du danseur noir

Le chorégraphe, lui-même issu d’un quartier afro-américain de Pittsburgh, a été bercé dans cet univers et s’est délibérément nourri du film choc Boyz’n the Hood de John Singleton (1991), dont les images, la bande-son et les dialogues nourrissent la chorégraphie de Pavement. Et contre toute attente, il s’autorise, entre deux morceaux de Ice Cube, l’intemporalité de Bach, de Caldara et de Vivaldi rompant ainsi tous les clichés possibles sans pour autant altérer le rythme des corps.

Indéniablement ce travail est très emprunt du vocabulaire gestuel de Alvin Ailey (pour lequel il a d’ailleurs été interprète) et de cette identité affirmée du danseur noir dans le ballet américain. Sa troupe possède cette même technique athlétique et dynamique caractéristique de Ailey et cette duplicité corporelle tantôt académique tantôt pluriethnique qui sublime la chorégraphie.

Enfin et surtout, Kyle Abraham maîtrise parfaitement l’occupation de l’espace scénique mêlant dans son ballet horizontalité et verticalité des corps, passage au sol et sauts, course collective et solo minimal. Cette adresse chorégraphique finit par nous laisser croire que même immobiles les danseurs prolongent le mouvement.

Et c’est sur un amas de corps juxtaposés et surexposés à l’avant-scène que se termine ce formidable spectacle, laissant aux spectateurs que nous sommes le goût amer du macadam et de la consternation.

Saint-Ouen Le 15/11/2017 à 20h Espace 1789 2/4 rue Alexandre Bachelet Téléphone : 01 40 11 70 72. Site du théâtre Réserver  

Pavement

de Kyle Abraham

Danse
Mise en scène : Kyle Abraham
 
Avec : Kyle Abraham, Matthew Baker, William Briscoe, Vinson Fraley Jr., Tamisha Guy, Thomas House, Jeremy "Jae" Neal

Dramaturgie : Charlotte Brathwaite

Conseil artistique : Alexandra Wells

Association à la chorégraphie : Matthew Baker

Costumes : Kyle Abraham

Décors, lumières : Dan Scully

Son : Sam Crawford

Régie : Dan Stearns

Administration de compagnie : Hillary Kooistra

Direction de répétition : Tamisha Guy

Développement des publics : Maritza Mosquera

Vidéos : Chris Ivey

Musiques : Jean-Sébastien Bach, Jacques Brel, Benjamin Britten, Antonio Caldara, Sam Cook, Colin Davis, Emmanuelle Haïm, Heather Harper, Donny Hathaway, Edward Howard, Concerto Köln, Philippe Jaroussky, le Cercle de l'Harmonie, Alan Lomax, Ensemble Matheus, Fred McDowell, Hudson Mohawke, Alva Noto, Jérémie Rhorer, Ryuichi Sakamoto, Carl Sigman, Jean-Christophe Spinosi, Antonio Vivaldi

 

 

Durée : 1 h Photo : © Carrie Schneider  

Soutien : National Endowment for the Arts, New England Foundation for the Arts (National Dance Project), Community Connections Fund of the MetLife Foundation

Financement : Doris Duke Charitable Foundation, Andrew W. Mellon Foundation