Cosi fan tutte
Noël TINAZZI Paris
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Publié le 27 janvier 2017
La chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker conçoit l’opéra de Mozart « Così fan tutte », au Palais Garnier, comme un laboratoire des affects. Chacun de six chanteurs est doublé par un danseur avec lequel il entre en tension au gré de la musique. Le spectacle est empreint d’une grâce austère, très (trop) sérieuse.

Décor absolument nu et blanc. Aucun accessoire, ni meuble, ni objet, si ce n’est un écheveau de lignes géométriques de couleur tracées au sol. Sur les côtés, des parois de verre amovibles tiennent lieu de portes par quoi les chanteurs et les danseurs font leurs entrées…

Le choc est grand quand on découvre le plateau du palais Garnier violemment éclairé pour ce « Così fan tutte » très attendu dans la mise en scène d’Anne Teresa de Keersmaeker. Un spectacle minimaliste, à l’opposé des fioritures, des dorures et des brocards, auxquels l’opéra bouffe de Mozart donne souvent libre cours. Non dépourvu de grâce toutefois, une grâce austère, cadrant parfaitement avec le travail de la chorégraphe belge qui ne fait certes pas dans le superficiel ni le clinquant. Très abouti, le spectacle a donné lieu à un clash avec les danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris qui répétaient à Bruxelles et auxquels elle a préféré les fidèles de sa compagnie Rosas.

Personnalité majeure de la création contemporaine, bien connue des amateurs de danse (plusieurs de ses oeuvres figurent au répertoire du ballet de l’Opéra de Paris), Anne Teresa de Keersmaeker l’est beaucoup moins des amateurs d’opéras. Cette flûtiste entretient pourtant un dialogue constant avec les partitions musicales, de Bach aux minimalistes américains (Steve Reich), des polyphonies médiévales au jazz, et même avec Mozart sur les arias duquel elle a présenté une chorégraphie au Festival d’Avignon.

C’est donc « Così fan tutte » qu’elle a choisi pour sa première mise en scène d’opéra, le dernier de la trilogie composée par Mozart avec son librettiste Da Ponte (après « Les Noces de Figaro » et « Don Giovanni »). Un opéra bouffe en deux actes créé en 1790, soit un an après la révolution française, souligne la metteure en scène. Prenant très (trop) au sérieux le livret de Da Ponte, elle voit dans l’opéra un laboratoire des sentiments et de l’érotisme, un manifeste contre l’idée préconçue d’un amour stable et éternel.

Tout sentiment amoureux étant pour elle en mouvement perpétuel, elle double chaque chanteur par un danseur et dans cette géométrie des sentiments révèle les relations et tensions d’énergie entre eux au gré de la musique. Laquelle oscille entre jeux brillants, frivoles et virtuoses de l’opera buffa et la mélancolie profonde, presque sacrale, de l’opera seria. Pour autant, les chanteurs ne restent pas figés, bien au contraire, ceux-ci participent du mouvement général qui parfois les fait se confondre avec les vrais danseurs tant leurs costumes sont interchangeables.

Sérieux, trop sérieux

En effet, le livret propose une expérience, celle menée par Don Alfonso, vieux philosophe cynique. Celui-ci invite deux jeunes idéalistes, Ferrando et Guglielmo, à mettre à l’épreuve leurs amantes respectives, deux sœurs, Fiordiligi et Dorabella, et à parier sur leur (in)fidélité. Censément partis à la guerre, ils se déguisent en Albanais de comédie et chacun se met à courtiser la promise de l’autre. Après quelques protestations de fidélité à l’égard des absents, le piège fonctionne. La servante délurée Despina n’y est pas pour rien qui se charge de déniaiser les deux filles. En l’espace d’une journée, l’expérience délivre aux garçons une amère leçon : les corps des hommes comme ceux des femmes ont bel et bien leur mot à dire et des désirs à exprimer.

« L’expérience de Don Alfonso, dit Anne Teresa de Keersmaeker, doit se lire comme une proposition visant à remettre fondamentalement en question et à réévaluer l’ordre établi entre les hommes et les femmes, en s’appuyant sur la raison ».  Le dernier air de l’opéra ne proclame-t-il pas « Heureux celui qui …. se laisse guider par la raison » ? Pour elle, Mozart reprendrait à son compte les idées des Lumières qui circulaient dans les sociétés secrètes, francs-maçons, rose-croix, dont il était membre. Sérieux, très sérieux donc, les enjeux de l’opéra, à charge pour les seuls personnages bouffons, le médecin, le notaire, d’en incarner le comique et le plaisant.

En mettant en avant les contrastes entre la légereté et la gravité de la partition et en insistant sur les silences, la direction de Philippe Jordan participe de cette mise en scène. Si le brillant, l’alacrité de la pièce s’en trouvent un peu sacrifiés, le côté «comédie noire », lui, est exacerbé.

Bien rodée, la distribution vocale très jeune et très collaborative est musicalement de bonne tenue. Mention spéciale pour les deux mezzos, la canadienne Michèle Losier qui campe une Despina très séduisante et l’Américaine Ginger Costa-Jackson une Despina piquante, bien en verve.

Paris Du 26/01/2017 au 19/02/2017 à 19H30 Opéra Garnier Place de l'Opéra Téléphone : 08 92 89 90 90. Site du théâtre Réserver  

Cosi fan tutte

de Mozart

Opéra
Mise en scène : Anne Teresa de Keersmaeker
 
Avec : Jacquelyn Wagner, Michèle Losier, Frédéric Antoun, Philippe Sly, Paulo Szot, Ginger Costa-Jackson

Décors et lumières : Jan Versweyveld
Costumes : An D’Huys
Dramaturgie : Jan Vandenhouwe
Chef des choeurs : Alessandro Di Stefano

Durée : 3h Photo : © Anne van Aerschot