Michel VOITURIER Bruxelles
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Publié le 15 mars 2021
Pour exprimer une recherche d’identité familiale, aller au bout des déchirements, dissocier le vrai de l’imaginaire, Francisque met sur scène deux sœurs séparées dans l’ambiance dramatique d’un cyclone.

Cette courte pièce de Daniely Francisque, écrivaine d’origine martiniquaise, ne comporte  que trois personnages : deux femmes (Aline, Leyna) et le dernier, réduit à une voix off (la Radio). Une lecture à haute voix en classe devrait donc se pratiquer en changeant de rôles à chaque séquence. Elle servira aussi à utiliser la gradation dans les répliques pour passer, vocalement, du ton de conversation familière à la rage débridée, du ton de l’aveu intimiste à celui du délire.

L’approche globale de la pièce (dont le titre est un nom au pluriel) amène à se pencher en priorité sur la symbolique du texte et des didascalies. On y découvre une constante confrontation entre les rêves ou les espoirs liés à des éléments très concrets, porteurs d’un contenu virtuel (photos, boite à musique, costume de scène, alcool antidote de la mémoire …).

Tourmente et tourment

Leyna a rompu avec sa famille quand est née Aline. Seize ans plus tard, cette dernière a enquêté pour retrouver son aînée et les origines de sa famille. Lorsqu’arrive ce jour, celui de retrouvailles que l’aînée ne semble pas prête à accepter, c’est en plein cyclone. On devine rapidement que ce phénomène météorologique est aussi la métaphore des conséquences que Leyna doit affronter. Comme il est également symbolique du vécu familial, d’autant que cette tourmente (vocable contenant lui-même 'tourment') a été baptisée du prénom de la cadette.

Le décor sonore de ce drame avive la tension entre d’un côté la jeune fille en quête d’une parente qu’elle n’a pas connue, avide d’identité et de sentiments, harcelée de « silences hantés par des ombres »  et de l’autre côté, l’aînée, la rebelle, la solitaire, la révoltée écorchée dont la « vie c’est une salope » qui « a rendu l’âme ». Aline, mal aimée, privée d’une mère décédée et d’un père mythique parti loin depuis longtemps, est en perte d’identité, sa carte officielle est gorgée d’eau au risque de s’effacer. Les photos, jalons de l’existence familiale aussi. Mais toutes ces images sont-elles la réalité ? Ne sont-elles que son reflet ?

C’est d’autant plus menaçant que Leyna efface les empreintes laissées au sol par sa sœur. Elle refuse avec véhémence un passé qui revient l’agresser. L’héritage apporté, une boite à musique, à la mélodie ténue, parfaite antinomie du typhon, souligne discrètement la remontée véhémente de la petite enfance, de l’inceste brutal, irruption du réel le plus révoltant. Alors, Aline, sœur ? Ou fille de ?

Le texte, en majeure partie bâti sur des phrases brèves, reprend un procédé utilisé par Francisque dès le début de la pièce. Lorsqu’une phrase débouche sur du non-dit, elle se termine non par un point mais par un slash indicatif d’une écriture volontairement incomplète. Ici, elle marque au surplus un rythme pour la scansion des syntagmes.

« Cyclones » en ses symboliques
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Lire le théâtre 3 Daniely Francisque Photo : © Pixabay

Lire : Daniely Francisque, Cyclones, Carnières, Lansman, 2020, 36 p. (10€)