Le Côté de Guermantes
Noël TINAZZI Paris
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Publié le 5 octobre 2020
En exil pour travaux au théâtre Marigny, la troupe de la Comédie Française se prête merveilleusement au jeu de Christophe Honoré qui adapte au théâtre le livre de Marcel Proust «Le Côté de Guermantes». Une relecture toute personnelle du roman-culte opérée par le cinéaste et metteur en scène, qui s’en saisit pour partir à la recherche de son propre passé.

De “Lady d’Arbanville” à “Nights in white satin”... De la chanson de Cat Stevens à celle des Moody Blues, toutes deux chantées et jouées à la guitare (pas mal du tout !) par Stéphane Varupenne... Ce ne sont pas ces tubes des années 70 que l’on s’attend à trouver en ouverture et en clôture d’une adaptation de Marcel Proust au théâtre (en admettant qu’on s’attende à entendre une musique quelle qu’elle soit à la Comédie française !). Ces tubes que Christophe Honoré nomme « chansons fatales », portent bien la marque du cinéaste et metteur en scène, né en 1970, gourmand de cette musique pop qui traverse ses films et, plus récemment, son travail au théâtre avec «Les Idoles» (l’an dernier à l’Odéon). La musique pop, c’est sa petite madeleine à lui, le talisman sensoriel qui lui ouvre la porte de son retour sur soi et sur son propre temps perdu.

Passé l’effet de surprise, il faut admettre que Christophe Honoré fasse sienne la démarche d’excavation du passé de Marcel Proust pour en faire une œuvre d’art. Cette recherche, c’est autant la sienne que celle de l’auteur du « Côté de Guermantes » (1920), troisième tome (et le plus épais) dans l’immense saga «A la recherche du temps perdu» qui en comporte sept. Pourquoi ce choix ? La question reste sans réponse. Mais gageons que le cinéaste  d’origine bretonne voit un reflet de soi dans la tentative du narrateur de pénétrer le monde des gens qui comptent dans la capitale, cercle très fermé d’aristocrates qui lui assureront la réussite et qui le fascinent avant de le décevoir.  

Sans se laisser impressionner par les échecs des tentatives précédentes d’adaptation au théâtre de «La Recherche...», le metteur en scène en trie sur le volet quelques scènes-clés. Et il réussit à entrainer les acteurs de la Comédie française qui ne s’économisent pas, tordant au passage le cou à certains clichés sur l’œuvre de Proust et sur ces personnages. Ainsi, dans le rôle du narrateur, double manifeste de l’auteur, Stéphane Varupenne est blond, trapu, d’une santé éclatante, bien dans sa peau, dévoilant des talents insoupçonnés de chanteur et de guitariste. Tout le contraire de l’image du souffreteux blafard que l’on se fait du narrateur dans ces «Scènes de la vie parisienne» dont il fait la chronique, à l’instar de Balzac, son modèle.

Disons-le tout net, hormis quelques passages à vide et longueurs dans ce spectacle au long cours, sans entracte (2h30), l’amalgame Proust/Honoré prend. Même si certains trucs qu’on pourrait appeler de cinéma/théâtre/vérité semblent un peu trop appuyés. Comme la (vraie) perche-micro que le metteur en scène fait tendre aux acteurs, aux moments-clés, comme pour un tournage de film en son direct. Appuyée aussi, cette manie qu’a l’acteur/narrateur de placarder sur le mur du fond de scène des reproductions géantes de tableaux, notamment  «Le jeune homme et la mort», de Gustave Moreau, tableau cité par la Duchesse de Guermantes (qui en profite pour faire étalage de ses connaissances), mais qu’on interprète ici comme symbolique des années sida, vécues par le cinéaste dans sa jeunesse, dont le traumatisme hante son œuvre.

Astucieuse, en revanche, l’utilisation de la scène du Théâtre Marigny, sur laquelle se produit la troupe en exil pour sept mois de travaux de rénovation, et qui se trouve dans le Jardin des Champs Élysées, fréquenté par le jeune Proust, non loin de l’Hôtel des Guermantes, hôtel où le narrateur vient d’emménager avec sa famille. Dans le mur du fond de scène s’ouvre une grande porte donnant sur une élégante fontaine, porte par laquelle les acteurs font leurs entrées et leurs sorties dans le ballet incessant des soirées mondaines qui se succèdent. A chaque fois, pénètrent dans la salle de grandes bouffées d’air frais (et même carrément froid selon la météo) et des échos des bruits du monde d’aujourd’hui. Comme si rien n’avait changé dans les pratiques mondaines où l’aristocratie se donne en spectacle et auxquelles assiste le narrateur. Spectateur muet, celui-ci semble fasciné comme un oiseau par un serpent. Sa voix se superpose au brouhaha général des conversations, ajoutant de-ci de-là un commentaire, une précision, une remarque en aparté.

Ce ne sont pas les vipères qui manquent dans ces soirées où le champagne coule à flots et où les cigarettes sont sur toutes les lèvres. Personne n’écoute personne mais du babil incessant surnagent des bribes de phrases qui convergent vers LE sujet du moment : l’affaire Dreyfus. Phrases terribles où éclatent les préjugés antisémites de la majorité de cette caste arc-boutée sur ses privilèges, sur son entre-soi.

Snobisme et vacuité

La reine de cette société est bien sûr la duchesse Oriane de Guermantes (Elsa Lepoivre, parfaite). De cette femme, le narrateur ne connaît que le nom depuis son enfance, durant ses vacances à Combray, où cette lignée d’aristocrates de haut-vol possède un château, but de promenades avec ses parents. Dominant largement tout son monde par son esprit et son élégance, la duchesse  exécute ses proies à coups de mots férocement drôles, assassins. Pour lui être présenté et entrer dans son cercle, le narrateur ne lésine sur aucune intrigue. Mais lorsqu’il y parvient enfin il sera - comme toujours - déçu par la réalité du personnage. Il est en revanche tout de suite sans illusions sur la personnalité de son mari, le duc Basin (Laurent Laffitte, plus vrai que nature), qui ne lui cède en rien sur le terrain de la cruauté. Mais la surpasse sur ceux du snobisme et de la vacuité.

S’opposant à ce monde d’apparences, objets de fantasmes pour ceux qui n’en sont pas, surgit soudain une scène d’une crudité quasi insoutenable : l’agonie de la grand-mère  du narrateur, suivie en gros plans par un film projeté sur un écran posé sur l’avant-scène. Dans le silence total qui s’installe soudain, ce moment glacé et glaçant marque un temps d’arrêt brutal, ramenant le narrateur – et le spectateur – à la dure réalité.

Puis le bal de vanités reprend de plus belle. Et il faudrait citer tous les acteurs de la troupe qui font assaut de virtuosité dans cette galerie de caractères auxquels, sans nul doute, leur nom restera associé. Mais, incontestablement, celui qui remporte la palme est Serge Bagdassarian dans le rôle du baron de Charlus, qui mobilise toute son énergie dans la conquête puis dans la « répudiation » du narrateur, qu’il met plus bas que terre après l’avoir encensé. Absolument désopilant.  

Paris Du 30/09/2020 au 15/11/2020 à 20h30 Comédie Française, Salle Richelieu 1 Place Colette, 75001 Paris Téléphone : 08 25 10 16 80. Site du théâtre Réserver  

Le Côté de Guermantes

de d'après l'oeuvre de Marcel Proust

Théâtre
Mise en scène : Christophe Honoré
 
Avec : Claude Mathieu (la Grand-Mère de Marcel), Anne Kessler (la Comtesse de Marsantes), Éric Génovèse (le Père de Marcel et Legrandin), Florence Viala (la Princesse de Parme), Elsa Lepoivre (la Duchesse Oriane de Guermantes), Julie Sicard (Françoise et la Comtesse d’Arpajon), Loïc Corbery (Charles Swann), Serge Bagdassarian (le Baron de Charlus), Gilles David (le Marquis de Norpois), Stéphane Varupenne (Marcel), Sébastien Pouderoux (le Marquis Robert de Saint-Loup), Laurent Lafitte (le Duc Basin de Guermantes), Rebecca Marder (Rachel), Dominique Blanc (la Marquise de Villeparisis), (Yoann Gasiorowski Bloch et le Prince Von).

Adaptation et mise en scène : Christophe Honoré
Scénographie :  Alban Ho Van et Ariane Bromberger
Costumes : Pascaline Chavanne
Lumière : Dominique Bruguière
Son : Pierre Routin
Travail chorégraphique : Marlène Saldana
Maquillages : Vesna Peborde
Assistanat à la mise en scène : Aurélien Gschwind et Sébastien Lévy

Durée : 2h30 Photo : © Jean-Louis Fernandez