Cécile STROUK Béthune
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Publié le 2 octobre 2020
Découverte à la Comédie de Béthune d'une pièce québécoise sur la question du genre chez les adolescents, mise en scène avec créativité par Cécile Backès. Une proposition essentielle pour dépasser l’incorrigible binarité entre masculin et féminin.

Enfin, un spectacle qui traite la question du genre. Mieux encore : du principe de non-binarité. Celui qui consiste à ne pas avoir à choisir entre le fait d’être un homme ou une femme. Cette possibilité d’être libre de rejoindre l’interstice, l’entre-deux. Non pas la marge, mais le milieu. Un milieu tissé d’inconnus, où tout est à inventer. Où tout, quelque part, est autorisé. Sans loi, ni gravité.

Cet endroit, l'auteur québécois Olivier Sylvestre l’imagine dans sa pièce La loi de la gravité : une presque-ville, un espace tampon entre la ville - codifiée, genrée, ridige - et la ville de l’au-delà-utopique, fantasmagorique. Dom et Fred, ses deux personnages de 14 ans, se rencontrent là, dans cette zone du dehors où les déchets cohabitent avec les étoiles. Eux-mêmes sont tiraillés entre deux extrêmes, tels des funambules qui tentent de trouver leur équilibre. Hésitant entre la norme, qui déborde de partout, notamment à l’école chez leurs camarades de classe et sur Facebook (défouloir d’invectives), et la marge, qu’il faut aller chercher.

L’interstice des possibles

Dom, lui, a déjà fait un grand pas vers la différence, en tant que fille biologique qui s’est affranchie de son genre. Iel emprunte ouvertement tous les codes du genre masculin : l’attitude, la tenue, l’énergie. « C’est dans du linge de fille que je me sens déguisé », avoue-t-iel. Puis, Dom assume aimer une fille de sa classe, Amélie.

Fred… C’est un peu plus compliqué. Né garçon, habillé garçon, il ne se sent toutefois pas comme ses « amis ». Et encore moins comme Jimmy, le caïd homo/transphobe du collège. Fred est sensible, sensuel, solitaire, abîmé par la mort brutale de sa mère. Isolé dans ce qu’il n’assume pas : ses propres questionnements autour de son genre. Se sent-il si garçon que ça ? Pas vraiment, non. Mais alors, comment ré-inventer son identité ?

Mélodie du genre

L’union sonore

Pour raconter ces questionnements cruciaux à l’âge de l’adolescence, où tout tremble à l’intérieur, Olivier Sylvestre excelle. Sa langue québécoise chante, se percute à nos oreilles avec des mots que l’on n’a pas l’habitude d’entendre, mais qui pourtant résonnent (« s’en crisser » ? « Les plottes » ? « Pogner » ?). Et résonnent d’autant plus qu’elle est mise en notes.

Cécile Backès, directrice de la Comédie de Béthune et metteure en scène de cette création, a choisi d’ajouter ce troisième personnage musical, comme un trait-d’union entre Dom et Fred. Un dispositif instrumental organisé autour d’une batterie est installé en plein centre d’un échafaudage tout en couleurs, et quelque part joyeux, qui incarne cette Presque ville. Espace en hauteur où traînent des ordures et où se tissent les confidences. 

Dom est incarné par Marion Verstraeten ; Fred par Ulysse Bosshard ; le batteur, Arnaud Biscay. Par la douceur de leur charisme, la délicatesse de leur présence et la complicité naturelle de leur rapport, ce trio nous embarque dans un conte urbain à la caresse subversive. Le sujet, complexe et douloureux lorsqu’il est vécu intimement, est ici investi par l’espoir, le courage et l’autorisation. Cette grâce qui émane de la pièce de Cécile Backès s’incarne en particulier dans les moments où le corps prend le relais du langage. Où Dom et Fred se mettent puissamment en mouvement sur des airs électros (l’envie de se battre), puis plus lentement sur des airs marins (l’envie d’être en paix avec qui l’on est).

À la fin de la représentation, s’ensuit un échange nourri entre la metteure en scène, son assistante Morgane Lory, les comédiens et le public, composé ce soir-là d’adolescents. Le respect pudique qui rythme ce moment laisse espérer une ouverture progressive vers d’autres modèles d’être, de penser et d’agir. Dans l’esprit des plus jeunes, comme des plus vieux.

Béthune Du 01/10/2020 au 10/10/2020 à 20h00 Comédie 138 rue du 11 novembre Téléphone : 0321632919. Site du théâtre

Théâtre de Sartrouville - CDN Yvelines › 17 au 20 novembre 2020

Comédie de Béthune - CDN Hauts-de-France › 24 au 27 novembre 2020

Comédie de St-Etienne-CDN › 1er au 3 décembre 2020

Scènes du Golfe, Théâtres Arradon-Vannes › 17 et 18 décembre 2020

 

 

La loi de la gravité

de Olivier Sylvestre

Théâtre
Mise en scène : Cécile Backès
 
Avec : Marion Verstraeten, Ulysse Bosshard

Batterie : Arnaud Biscay en alternance avec Héloïse Divilly

Assistanat à la mise en scène et dramaturgie : Morgane Lory

Scénographie : Marc Lainé et Anouk Maugein

Son : Stephan Faerber

Lumières : Christian Dubet

Costumes : Camille Pénager

Création casques : Maximus

Collaboration : Emmanuelle / NOADE

Accessoires : Cerise Guyon

Maquillage : Catherine Nicolas

Training physique : Aurélie Mouilhade

Durée : 1h10 Photo : © Simon Gosselin

Lire : Olivier Sylvestre, La loi de la gravité, Caen , Passages, coll. Les courts au Tarmac, 2017