Iphigénie
Noël TINAZZI Paris
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Publié le 1er octobre 2020
Dans sa mise en scène d’«Iphigénie», Stéphane Braunschweig porte à incandescence les passions déchaînées dans la pièce de Racine. Toujours dans la sobriété des moyens et des incarnations.

Les gens de théâtre sont pleins de ressources. En ces temps de pandémie galopante, on en a eu - si besoin était - une preuve revigorante. Ce mercredi 30 septembre aux Ateliers Berthier, en préambule de l’ «Iphigénie » de Racine mise en scène par Stéphane Braunschweig, une annonce nous apprenait un changement de distribution de dernière minute : suite à une suspicion de cas de Covid chez un comédien, Stéphane Braunschweig soi-même allait interpréter le rôle d’Ulysse. Applaudissements dans la salle et scepticisme quant aux talents de comédien du patron de la maison Odéon, pas précisément connu pour son caractère expansif. Pronostic démenti par la prestation : texte en main mais sans raideur, le metteur en scène acteur improvisé allait se mettre au diapason de ses acteurs et livrer une interprétation tout à fait honorable de ce rôle non essentiel mais non négligeable.

Fidèle à ses principes de sobriété des moyens et d’intériorisation des rôles, Braunschweig signe une production très aboutie de la pièce de Racine (1674). Pièce à tonalité baroque où abondent, plus que de coutume, cas de conscience insolubles, tiraillements déchirants, quiproquos fatidiques, interventions divines et autre retournement final... Autant de ressorts dramatiques que n’auraient pas renié son grand rival Corneille.

Monde à l'arrêt

Ce foisonnement du texte contraste avec la rigueur de l’interprétation. En costumes contemporains les acteurs évoluent avec élégance sur une estrade surélevée placée entre les rangs dûment espacés des spectateurs. Sans décors sinon quelques chaises et deux écrans géants sur deux côtés du dispositif bi-frontal avec des vidéos magnifiques d’une mer d’huile que rien ne vient troubler, sinon le vol imperturbable et majestueux des oiseaux de mer. Images symboliques d’un monde à l’arrêt, où faute de vent propice, les Grecs sont bloqués à quai dans leurs navires, stoppés net dans leur élan de conquête vers la ville de Troie et par-delà vers l’Asie.

Une situation qui, pour Stéphane Braunschweig, résonne avec le monde contemporain, arrêté par la pandémie dans son entreprise de conquête économique sans fin, contraint de faire une pause pour assurer sa survie. Sur la scène de Berthier, si cette «résonance» n’apparaît pas aussi probante que le veut le metteur en scène sur le papier, en revanche, le spectacle extrêmement tendu met les personnages aux prises les uns avec les autres dans des joutes cruelles dont l’intensité va crescendo, bien dans l’air du temps.

On connaît l’argument central de la pièce puisé par Racine dans un corpus dramatique initié par Euripide :  les dieux, par la bouche de l’oracle Chalcas, commandent que pour pouvoir remettre en marche la machine de conquête, le roi des grecs, Agamemnon, doit sacrifier sa propre fille Iphigénie. Autour de ce canevas, Racine échafaude une kyrielle d’intrigues secondaires qui toutes contribuent à exacerber les passions. Il introduit ainsi le personnage d’Achille en tant que fiancé d’Iphigénie qui lie la sauvegarde de celle-ci à son honneur et à sa gloire.

Autre personnage « importé » :  Eriphile, princesse orpheline, butin de conquête enlevé à son île de Lesbos par Achille. Personnage tragique par excellence, elle se révèle être la fille expiatoire du couple maudit Thésée/Hélène, et aime en secret son bourreau Achille. Au finale, Eriphile sera sacrifiée en lieu et place de sa rivale Iphigénie. Autre rivalité, et non des moindres, celle qui oppose Agamemnon à Achille, tous deux se disputant la primauté dans le cœur d’Iphigénie et la vaillance dans l’armée des grecs.

De ce nœud de passions incroyablement intriquées Stéphane Braunschweig tire un spectacle au cordeau et néanmoins hypersensible. Avec une générosité qu’il faut saluer, il a décidé de recourir à une double distribution, en alternance afin de faire travailler un maximum de comédiens mis à l’arrêt par le virus. On s’abstiendra donc de gloser sur ceux que nous avons vus, tous excellents, du moins pour les rôles principaux. Mais gageons que les uns et les autres seront également fidèles au projet du metteur en scène qui, outre le respect pointilleux des alexandrins raciniens (diérèses comprises), fait porter leur incarnation à l’incandescence.

Paris 17è Du 23/09/2020 au 14/11/2020 à 20h Odéon-Ateliers Berthier Angle de la rue Suarès et du Bd Berthier Téléphone : 01 44 85 40 40. Site du théâtre

Les dimanches à 15h

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Iphigénie

de Racine

Théâtre
Mise en scène : Stéphane Braunschweig
 
Avec : En alternance, Agamemnon : Claude Duparfait, Jean-Philippe Vidal ; Achille : Pierric Plathier, Thibault Vinçon ; Ulysse : Sharif Andoura, Jean-Baptiste Anoumon ; Clytemnestre : Anne Cantineau, Virginie Colemyn ; Iphigénie : Suzanne Aubert, Cécile Coustillac ; Ériphile : Lamya Regragui Muzio, Chloé Réjon ; Arcas : Jean-Baptiste Anoumon, Thierry Paret ; Eurybate : Glenn Marausse, Pierric Plathier, Thibault Vinçon ; Ægine : Ada Harb, Clémentine Vignais ; Doris : Astrid Bayiha, Clémentine Vignais.

Collaboration artistique : Anne-Françoise Benhamou
Costumes : Thibault Vancraenenbroeck
Lumière : Marion Hewlett
Son :  Xavier Jacquot
Vidéo : Maïa Fastinger

Durée : 2h15 Photo : © Simon Gosselin