Noël TINAZZI Paris
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Publié le 7 octobre 2019
Thomas Ostermeier met en scène « L’Abime », de Maja Zade, avec son excellente troupe de la Schaubühne de Berlin. Le dispositif scénique et le jeu des acteurs sont convaincants, le texte un peu moins.

Autant le dire d’emblée, L’Abîme nous a surtout plu pour la mise en scène (et en images) millimétrée qu’en fait Thomas Ostermeier avec sa troupe de la Schaubühne Berlin. Et pour son dispositif qui superpose, au fil de la représentation, ce qui se passe sur scène et ce qui se joue hors champ, sous forme de séquences filmées en vidéo. Un casque audio à disposition des spectateurs complète l’équipement, permettant d’entendre aussi des bruits de provenance diverse qui constituent la toile de fond sonore de ce dîner de bobos. Hormis les problèmes de surtitrage qui peinent à rendre la fluidité des échanges (la pièce est en allemand), ce dispositif très sophistiqué fonctionne plutôt bien. Et les acteurs se coulent avec aisance dans le moule (la caricature ?) de bobos conçus impitoyablement par Maja Zade, trentenaires réunis pour un dîner en ville (en l’occurrence Berlin).

Dans cette deuxième pièce après Status Quo, l’auteure, qui fut longtemps conseillère à  la dramaturgie de la troupe, enfile de façon un peu longuette les clichés (et les méchancetés) sur les bobos facilement croqués. On y repère les tics de certains auteurs à la mode qui passent au crible la classe d’intellectuels aisés qualifiée par des sociologues de bourgeois bohême, toujours prompts à se donner bonne conscience, et se dédouanent ainsi à bon compte d’en faire eux-mêmes partie. Comme pour les touristes, toujours trop nombreux aux yeux de ceux qui sont eux-mêmes touristes, les bobos, ce sont toujours les autres ! Passons...

Donc, sous le prétexte d’un dîner de berlinois trentenaires, L’Abîme compose un panel de ces bobos triés sur le volet comme pour une étude marketing. Tout le spectacle a pour cadre une « pièce à vivre », comme disent les agents immobiliers, avec un îlot central qui tient lieu à la fois de plan de travail et de table de salle à manger. D’abord il y a les hôtes : elle, mère de deux petites filles, qui dorment dans la pièce d’à côté, à peine remise de son accouchement récent, en proie au blues puerpéral. Comme il se doit dans les couples modernes, c’est lui qui fait la cuisine en dissertant sur les vertus de l’épeautre et les qualités de tel ou tel vin apporté par les convives. Lorsque le rideau se lève, ils sont déjà attablés avec deux invités qui forment un couple toujours occupé à s’entredéchirer à coup de piques acerbes. Arrive le dernier couple, dont on apprend qu’elle n’est pas avec lui, et pour cause, il est homosexuel (il en faut toujours au moins un dans les dîners en ville !). 

Les mots à la mode

Tout le monde étant en place, le dîner peut commencer et le papotage s’engager sur les sujets obligés du moment. Faut-il dire  « réfugiés » ou « migrants » et que peut-on faire pour aider les uns et les autres ? Est-ce que dans une relation libre il y a forcément toujours un des deux qui souffre ? Peut-on prendre part à un dîner de shabbat quand on n’est pas juif soi-même ? La soupe à la truffe est-elle savoureuse ?  Quels sont les mots toujours à la mode et ceux qui ne le sont plus, etc ... Tout y passe et tout sonne juste, mais l’accumulation sature. «Ces gens n’ont pas d’abîme», glisse en aparté un des invités à sa compagne, signifiant par là que les hôtes lui semblent parfaitement lisses, sans aspérités ni profondeur. Il va être servi et ce sera la clé de l’énigme posée par le titre.

Un abîme va se creuser en effet, un abîme sans fond entrainant un malheur lui aussi sans fond, dans la chambre d’à côté où les petites filles sont censées dormir. L’horreur inexplicable qui surgit sous la forme du crime de l’aînée par la petite, donne soudain à la pièce des allures de tragédie. Crime que l’on ne verra pas mais dont on percevra les conséquences sur les personnages. Face à l’indicible, une seule réaction s’impose : le silence. Ce que font les parents, choqués au-delà des mots. Mais ce que ne font pas les hôtes, incorrigibles bavards sur lesquels l’auteure n’a de cesse de s’acharner à belles dents.

A moins, autre hypothèse possible, que tout cela ne soit que pur fantasme ou cauchemar, comme le suggère l’image finale de l’aînée des deux sœurs se dressant soudain dans son lit avant de se recoucher tranquillisée. Auquel cas, on serait tenté de se dire comme dans la comédie de Shakespeare : «beaucoup de bruit pour rien».

L'Abîme
Sceaux Du 03/10/2019 au 13/10/2019 à 20h45 Les gémeaux 49, Avenue Georges Clemenceau 92330 Sceaux Téléphone : 01 46 60 05 64.

Dimanche à 17h

Réserver  

L'Abîme

de Maja Zade

Théâtre
Mise en scène : Thomas Ostermeier
 
Avec : Christoph Gawenda, Moritz Gottwald, Jenny König, Laurenz Laufenberg, Isabelle Redfern, Alina Stiegler, Svea Derenthal, Keziah Bürki

Décor, costumes : Nina Wetzel
Vidéo : Sébastien Dupouey
Music : Nils Ostendorf
Son : Jochen Jezussek
Dramaturgie : Maja Zade
Lumières : Erich Schneider

Durée : 1h30 Photo : © Arno Declair