La beauté du geste
Cécile STROUK Montpellier
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Publié le 7 octobre 2019
Comment parler, au théâtre, du théâtre et de ses enchevêtrements intimes avec l’ordre, la justice et la politique ? Récit d’une fresque sociale découverte le temps d’une longue soirée au CDN de Montpellier. Entre éblouissement, stimulation, questionnement et dépossession.

« La beauté du geste ». Voilà une expression que j’utilise à l’envi pour désigner mon activité bénévole de critique théâtrale : je la fais pour le plaisir des yeux, pour le frisson de la tête et pour la joie de laisser ma plume errer librement. Aussi, lorsque j’apprends qu’une pièce du même nom se joue au CDN de Montpellier, je m’y rends sans hésiter, histoire de voir comment d'autres s'approprient cette expression.

Ce soir-là, dans le sud de la France, l’été indien irradie la route qui nous emmène au domaine de Grammont où se trouve, parmi le château et un complexe sportif, le théâtre des 13 vents. Cet ancien chai réaménagé en lieu artistiques propose sa toute première création, imaginée par les co-directeurs du lieu : Olivier Saccomano à l'écriture et Nathalie Garraud à la mise en scène. Lorsque l’on arrive au moment d'un somptueux coucher de soleil en terrasse, on sent bien, derrière la convivialité du lieu, une certaine tension. Face à un public éclectique venu ausi nombreux, c’est bien normal. Puis, il faut dire que le pari est de taille. Le sujet : les CRS et la justice. La durée : 2h40. Garder en haleine un public pendant un temps aussi long relève, d’une certaine manière, du miracle. Eh bien, ce miracle a bel et bien eu lieu sur l’espace bi-frontal conçu pour l’occasion au CDN.

Mise face à lui-même, le public s'installe dans un dispositif séparé par une scène traversante. Délimitée par deux impasses situées aux extrémités, cette route - ou plutôt cette tranchée - s’impose comme un espace d’expression protéiforme. D’entraînement, de joute, de réflexion, de meurtre, de tension, de procès, de jugement. Bref, un carrefour ouvert sur le monde qui va accueillir trois espèces humaines différentes à travers trois tableaux.

Peinture de l’ordre

Un premier tableau laconique consacré aux turpitudes de la vie des comédiens. Ils se plaignent de l'aveuglement des projecteurs, de la surexposition au regard de l'autre, de leur propre fracture identitaire. L'agression est telle qu'ils portent tous des lunettes de soleil pour se protéger. Puis, la peinture, dont les teintes s'obscurissent peu à peu, glisse vers une autre espèce humaine en souffrance, elle aussi contrainte de paraître, contrainte d’attendre des directives pour agir : les CRS. Ces gardiens de la paix aux avant-postes des manifestations vivent un quotidien difficile, éprouvés par l’ennui d’un silence figé, emmurés dans un regard scrutateur qui ne sait plus ce qu’il regarde et robotisés dans des gestes d'auto-défense répétés à l'infini. Tellement coincés qu’ils finissent par faire imploser leur propre unité.

Derrière les costumes, les armes, les exercices d’entraînement et les postures, les âmes sont perdues, esseulées ; les dialogues isolés, vains, sans échos autres que le rejet, la colère ou la violence. Les fumigènes ajoutent encore à ce vide psychique porté par cinq comédiens excellents. Pendant 1h30 hors du temps, ils mettent leur voix, leurs corps, leurs tensions et leurs silences au service d'une peinture hyper-réaliste. Celle d'un corps de la police abîmé. Atrophié.

Fresque réflexive

Peinture de la justice

Et, soudain, comme une scène avignonnaise que l’on viendrait ranger à la va-vite pour accueillir un nouveau spectacle, les comédiens changent radicalement de rôles pour incarner un autre corps étatique : la justice. Via la reconstitution volontairement négligée d’une salle d’audience, ce troisième temps oppose le théâtre et l’État. Procès, comparution et mise en abîme immédiats. La justice se réunit pour accuser ce qu'elle estime être une « provocation à la désobéissance » et un « trouble à l’ordre public ».

Dans ces nouveaux rôles, un juge plus ou moins impartial qui s’installe auprès des spectateurs pour rythmer, de sa voix sonore, les séances et porter les sanctions ; un avocat nerveux qui vilipende l’insolence du théâtre, impunément autorisé à tout faire et tout dire ; et une avocate aguicheuse qui tente de défendre la liberté de parole. À la barre, des prévenus fantasques qui tentent de justifier leur présence parmi nous ce soir : une femme qui tremble, un homme bègue, une adolescente insolente, une vieille dame parano, un prof des universités perché, etc. Au travers d’exercices de transformisme brillant soutenus par une vaste panoplie de costumes et de fréquentes envolées rhétoriques, nous assistons à un procès haut-en-couleurs qui dynamite la gravité du deuxième tableau. Comme une rupture nécessaire.

Peinture de la réflexivité

C'est drôle, vivant, vibrant, étonnant. Tout est déconstruit, mis en perspective, questionné : le théâtre, la justice, la police, la création, l’interprétation, la fiction, la réalité. Au-delà d’un procès, nous assistons à une brillante leçon de philosophie contemporaine qui toutefois, donne la sensation de prendre le public en otage. N'ayant pas eu le temps d'analyser ce qui s'est passé en nous face aux CRS, nous sommes devancés dans notre propre regard critique. Ce procès, pourtant truculent, nous laisse dans un état d’hébétude étrange. Doit-on les féliciter de nous avoir offert une lecture si immédiate, exhaustive et sans appel de la justice et du théâtre ? Ou doit-on regretter d’avoir troublé - pour ne pas dire dérobé - à ce point notre vision du théâtre, de l'ordre et de la justice ?

Si La beauté du geste relève d'un formidable exercice de style littéraire et scénographique, l'ambiguité de l'intention finale créé un malaise étrange et pénétrant.

Montpellier Du 03/10/2019 au 18/10/2019 à 20h00 Théâtre des 13 vents Domaine de Grammont, Avenue Albert Einstein, 34965 Montpellier Téléphone : 04 67 99 25 25. Site du théâtre  

La beauté du geste

de Olivier Saccomano

Théâtre
Mise en scène : Nathalie Garraud
 
Avec : Mitsou Doudeau, Cédric Michel, Florian Onnéin, Conchita Paz, Charly Totterwitz

Scénographie : Jeff Garraud

Costumes : Sarah Leterrier

Lumières : Sarah Marcotte

Son : Serge Monségu

Durée : 2h40 Photo : © Jean-Louis Fernandez  

Production : Théâtre des 13 vents CDN Montpellier
Coproduction : Maison de la Culture (Amiens), Châteauvallon, Les Scènes du Jura, Les Halles de Schaerbeek (Bruxelles)
Soutien : La Vignette (Montpellier), Bois de l’Aune (Aix-en-Provence),T2G (Gennevilliers), Rencontres à l’échelle- Friche la Belle de Mai (Marseille)