Noël TINAZZI Contact
Publié le 28 septembre 2019
A l’opéra Bastille «Les Indes Galantes», opéra-ballet de Rameau, sont placées dans un contexte urbain au bord de l’explosion sociale avec des danses et une scénographie ultra-contemporaines. L’équipe musicale est éclatante.

Et de deux. Après une Traviata ultra-moderne et mémorable au Palais Garnier (http//:www.ruedutheatre.eu/article/4196/la-traviata/), voici des Indes Galantes non moins contemporaines et fracassantes, deuxième volet du diptyque de rentrée de l’Opéra de Paris, qui fête ainsi avec éclat son 350ème anniversaire. Dans la salle moderne, très appropriée, de la Bastille, la mise en scène décoiffante fait entrer l'opéra-ballet de Rameau (1735), sommet de la musique et du chant baroques, dans l’actualité et la culture des jeunes des banlieues.

Cette transplantation réussie est signée du trio explosif formé par le jeune metteur en scène Clément Cogitore, artiste plasticien et cinéaste surdoué, la danseuse et chorégraphe Bintou Dembélé, et le chef Leonardo Garcia Alarcon. Si les puristes n’y trouvent pas leur compte, du fait notamment de la primauté accordée au visuel et à la danse, un plus large public salue la découverte de l’époustouflante virtuosité des danseurs de krump et autres flexing, voguing, waacking... toutes danses nées dans les banlieues américaines dans les années 2000, exécutées par la troupe Rualité, qui a tout loisir de s’éclater (dans tous les sens du terme) en solos ou en groupe sur l’immense scène de la Bastille.

Le spectacle s’arrime aux bords d’un cratère de volcan fumant (donc menaçant toujours d’exploser) autour duquel s’organisent les quatre entrées de l’opéra-ballet au long cours : plus de trois heures de musique et de chant en français (surtitré) dans le plus pur style français édicté par Rameau. Chacune des quatre entrées de ce qui est conçu comme un divertissement narre la rencontre et les aventures galantes et merveilleuses vécues par des protagonistes venus de cultures différentes : l’un(e) est toujours européen(ne), l’autre exotique, d’origines diverses et variées (le mot «Indes» englobant  tout ce qui n’est pas occidental). Sans aucun souci de vraisemblance, le livret nous promène ainsi de la Turquie des pachas au Pérou des Incas, en passant par un jardin persan, la ronde s’achevant en finale éblouissant dans un bois tropical où les «sauvages » se lancent dans une danse frénétique et libératrice.

Relents guerriers et colonisateurs

S’appuyant sur le fait que le prologue place l’opéra sous le signe de la lutte entre Hébé, déesse personnifiant la vitalité de la jeunesse, et Bellone, qui incarne les horreurs de la guerre, le metteur en scène souligne les relents guerriers et colonisateurs de ce «divertissement» d’apparence innocent qui, ailleurs, donne souvent lieu, sur scène, à des kitcheries sucrées. Rien de tout cela ici, bien au contraire, des CRS casqués et armés jusqu’aux dents réapparaissent sur scène régulièrement tout au long du spectacle rappelant par leur  seule présence menaçante que le divertissement et les débordements qui s’ensuivent restent sous bonne garde. Mais des amours au corps enfantins et nus apparaissent en contrepoint, comme pour signaler que, dans cette danse sur un volcan, la violence peut offrir des moments de répit. 

D’une très grande richesse visuelle, la scénographie puisant dans diverses sources iconographique place toujours le spectacle dans un univers urbain, spectacle dans le spectacle autour de l'agora d'un cité en béton, sur les gradins de laquelle les danseurs se mêlent aux chanteurs et au chœur avant de passer au centre pour leur propre performance. Autour du cratère, se forment des tableaux éphémères très aboutis : chœur d’enfants tournant sur un (vrai) manège et conduits, comme ceux de Hamelin dans le conte, par un joueur de flûte monté sur scène; pom pom girls en folie; chanteuse déguisée en « papillon inconstant » déployant ses longues ailes en s’élevant dans les cintres... 

Ces visions joyeuses alternent au gré des galanteries avec d’autres plus arides, glaçantes : prostituées s’exhibant dans des cages de verre rouges de peep show ou immense bras articulé descendant des cintres pour plonger dans le volcan et en ressortir une barque fracassée et des migrants naufragés qui dansent ensuite vêtus d’une couverture de survie. Le tout culmine au finale sur l’air fameux « Forêts paisibles... » et l'irresistible danse des calumets de la paix qui menace à chaque instant de dégénérer en échauffourée avec les CRS.

A la tête de son ensemble, l’impressionnante Cappella Mediterranea, dont l’effectif a été augmenté, le chef Leonardo Garcia Alarcon tient formidablement le cap de cette traversée baroque émaillée de récitatifs où les pépites orchestrales rivalisent avec des airs de solistes virtuoses, des duos, des quatuors époustouflants. Outre le merveilleux Chœur de chambre de Namur, cette production d’anthologie réunit la fine fleur du chant baroque : les sopranos Sabine Devieilhe, Jodie Devos, Julie Fuchs côté femmes, et pour les hommes, les barytons Florian Sempey Edwin Crossley-Mercer, Alexandre Duhamel, et les ténors Stanislas de Barbeyrac et Mathias Vidal.

L’ensemble du spectacle est sous-tendu par une énergie irradiante qui déborde de la scène et gagne le public, lequel manifeste son enthousiasme avant même la fin de la représentation. Au point de couvrir sous les applaudissements la chaconne conclusive, au grand dam des mélomanes. Mais pour le plus grand bonheur des amateurs de performances, de shows dansés et/ou chantés.

Les Indes galantes
Paris Du 27/09/2019 au 15/10/2019 à 19h30 Opéra Bastille 130, rue de Lyon Téléphone : 08 92 89 90 90. Site du théâtre

Les dimanches à 14h30

Réserver  

Les Indes galantes

de Jean-Philippe Rameau

Opéra
Mise en scène : Clément Cogitore
 
Avec : Sabine Devieilhe, Florian Sempey, Jodie Devos, Edwin Crossley-Mercer, Julie Fuchs, Mathias Vidal, Alexandre Duhamel, Stanislas de Barbeyrac

Direction musicale : Leonardo García Alarcón
Chiorégraphie : Bintou Dembélé
Décors : Alban Ho Van
Costumes :
Wojciech Dziedzic
Concept initial costumes : Tim Van Steenbergen
Lumières : Sylvain Verdet
Dramaturgie musicale : Katherina Lindekens
Dramaturgie : Simon Hatab
Chef des chœurs : Thibault Lenaerts

Durée : 3h50 Photo : © Little Shao